«Ah! ma chère fille, tu m'es enfin rendue! mais, hélas! en quel lieu, dans quel état je te trouve! Quelle amère douleur empoisonne le moment le plus heureux de ma vie! Dorliska! sais-tu quelle étoit ta mère? Ta mère brûla pendant plusieurs années d'un amour légitime et chaste; amante vertueuse, elle fut digne de devenir épouse; mère tendre, elle ne cessa de pleurer ta perte; ton souvenir remplit ses derniers momens. «Cherche partout ma chère Dorliska»; ce furent les derniers mots que prononça Lodoïska mourante. Moi, depuis douze ans je me suis occupé d'un soin si cher à mon cœur; depuis douze ans je n'ai pas imaginé de plus grand bonheur que celui de retrouver ma fille adorée… Hélas! et, quand je la tiens dans mes bras, je gémis sur elle et sur moi!… O la plus sage des épouses! ô la plus respectable des mères! Lodoïska, tes mânes fidèles errent sans doute autour de nous. Que tu dois plaindre Dorliska séduite, maintenant au pouvoir d'un ravisseur! que tu dois plaindre Lovzinski, devenu, par un destin bizarre et cruel, le complice de l'enlèvement de sa fille, le témoin de son déshonneur!»

M. Duportail se jette dans un fauteuil; sa fille, éperdue, oublie qu'elle est presque nue; elle se précipite hors de son lit, et tombe aux pieds de son père. Mme Munich, attentive, saisit la courte-pointe dont elle enveloppe Sophie. Celle-ci s'écrie:

«Ah! vous êtes mon père; mon cœur me le dit, votre générosité me le prouve, vous daignez reconnoître une fille indigne de vous!»

M. Duportail repousse sa fille, il détourne le visage: «Cruelle enfant!» lui dit-il.

Sophie tient une de ses mains, je m'empare de l'autre, je me jette aux genoux de Lovzinski.

«Monsieur, votre douleur me tue! Je ne suis plus heureux, puisque vous souffrez; mes fautes deviennent plus graves, puisqu'elles coûtent des larmes à mon ami, à l'ami de mon père, au père de ma Sophie! Lovzinski, vous êtes outragé; mais que votre colère retombe tout entière sur celui qui l'a méritée:… votre fille est innocente. Votre fille! si vous saviez dans quels pièges elle fut attirée, combien de temps elle résista à la séduction, par combien de combats elle m'a fait acheter ma coupable victoire!… Lovzinski, votre fille est innocente; lavez vos affronts dans mon sang,… ou plutôt, vous qui portez un cœur sensible et tendre, vous qui connoissez le pouvoir d'un amour vif et mutuel, vous qui savez combien les passions peuvent égarer un jeune homme ardent, une fille abusée; Lovzinski, ne soyez pas inexorable, ayez pitié de notre âge: excusez-la,… pardonnez-moi. D'un mot vous pouvez réparer nos erreurs et légitimer nos foiblesses; conduisez-nous au pied des autels: là je répéterai les sermens qui m'unissent à ma Sophie; là vous retrouverez votre Dorliska.»

Mon père joint ses prières aux miennes: M. Duportail paroît ému, il se tait pourtant; mais on voit qu'il médite sa réponse. Enfin il embrasse sa fille avec un mouvement passionné, il me regarde sans colère, et d'un ton calme il demande que tout le monde se retire, qu'on le laisse passer le reste de la soirée avec sa fille.

Le lendemain j'épousai Dorliska.


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