La scène est dans une espèce de salle à manger. Dans le fond, sur ma gauche, la malencontreuse femme de chambre nous fixe les uns après les autres en roulant de grands yeux ébahis; en face de moi, sur le seuil de la porte qui communique au jardin, je vois un jeune officier immobile d'étonnement; dans l'espace intermédiaire, Mme Desglins, consternée, tombe sur une chaise et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et, toujours entièrement occupé de l'objet qui me touche le plus, toujours incapable de dissimuler l'impression que me fait la vue d'une jeune femme, je m'écrie: «Elle est, ma foi, gentille!—La perfide! répond l'officier furieux; scrupuleuse dévote, il vous en faut plusieurs!»
Je veux parler, je veux justifier Mme Desglins; mais le jeune homme, peut-être trop vif, ne m'écoute pas et tire son épée, que rencontre aussitôt la mienne. Aux premières bottes, je sens que le jeune Flourvac n'est pas fait pour lutter avec moi; bientôt serré de près, il se voit forcé de faire plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre du combat. Comme je veux surtout gagner du terrain, pour m'assurer une prompte retraite, je ne cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris d'être si vigoureusement poussé, recule toujours. Nous arrivons à l'entrée d'une allée qui me paroît spacieuse: là, je romps brusquement la mesure et je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux que peu redoutable, me poursuit; et, l'obscurité ne me permettant pas de courir vite, il va bientôt m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de nouveau; celui de l'ennemi, gouverné par un poignet trop foible, saute à dix pas: les deux femmes sont accourues, qui saisissent et retiennent le vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille et fuit.
Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont je me souviens que Mme Desglins m'a parlé: je la trouve enfin, je grimpe, et me voilà dans l'enclos des voisins les Magnétiseurs.
Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes, je ne dois pas omettre une circonstance qui augmentoit alors le danger de ma position. Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise dont je me plaignois il n'y a pas plus d'un quart d'heure? Maintenant il pique davantage encore, et, par un malheur plus grand, des nuages épais, qui se choquent pour se dissoudre, versent des flocons de neige sur ma chemise, hélas! trop fine. Plaignez, belles dames, plaignez un jeune homme à qui l'on ne peut reprocher que son excessif amour pour vous; par quel temps et dans quel costume il est réduit à faire, de jardin en jardin, la plus pénible des promenades!
Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois voulu, car je me vis, au bout du vaste enclos des Magnétiseurs, arrêté par une grille qui le fermoit. Aussitôt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement mon épée, et d'estoc et de taille je me mis à espadonner contre les barreaux, de manière à tout renverser s'il étoit possible.
Au vacarme que je faisois un mâtin aboya. O bon chien, mon sauveur! sans ton énorme gueule où résonnoit une pleine basse-taille dont les échos circonvoisins multiplioient les formidables accens; malgré mon espadon, peut-être je serois demeuré dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait ce qu'alors on eût fait de moi, supposé qu'on m'y eût encore trouvé vivant. Un homme accourut qui m'ouvrit la grille. «En voilà encore un! s'écria-t-il; comme il est fagoté! queu vêtement pour l'hiver! et pis c'te fine lame! ne diroit-on pas qu'i veut tuer des mouches dans le mois de novembre? Mais queu rage les pousse tretous de vouloir dormir debout! comme si nos ancêtres, qu'avoient cent fois pus d'idées que nous, n'avoient pas inventorié les lits pour qu'on se couchisse dedans. Allez, Monsieur le préiambule, remontez-vous dans le dortoir, et laissez tout du moins le repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez tout le temps que dure la sainte journée du bon Dieu. Je vous le demande de votre grâce, Monsieur le sozambule, allez vous coucher avec tous ces autres… Non, pas par là,… tenez donc, par ici…»
Je ne savois si je devois répondre, quand une femme furieuse vint à nous. Elle saisit mon conducteur, et, l'entraînant avec elle: «Parguienne, lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas peur qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle? Hain! quai bêtise! que de balivernes!… gni en a pas un, va, de ces chiens de cornambules, qui nous fera jamais le cadeau de se rompre les ios.»
Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le col, je trouvai l'escalier: je cherchai le dortoir. Bien impatient de découvrir quelque coin solitaire et commode où je pusse me sécher et me réchauffer, j'allai, toujours furetant, jusqu'au second étage, où, dans une immense salle éclairée par des lanternes, une porte entre-bâillée me laissa voir beaucoup de lits rangés à la file, et dont aucun ne paroissoit vide. Cependant j'en découvris un qui l'étoit; tant de besoins si pressans me faisoient la loi de l'aller occuper que je me glissai doucement jusqu'à lui. Là, je me dépouillai promptement du vêtement nécessaire; il étoit tout mouillé; mais, comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trésor, je pris la sage précaution de le cacher sous mon chevet, près duquel je mis mon épée; ensuite j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise imprégnée de neige fondue; avec un des coins du drap j'essuyai mon individu déjà presque inondé, et, tout nu que j'étois, je m'étendis délicieusement sur deux mauvais matelas, plus content que quand j'entrai dans le superbe lit du vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire adage qui tous les jours nous dit: Le plaisir vient de la douleur.
Oui; mais souvent, quand le moment de la plus vive douleur est passé, la foule des douleurs plus petites ne tarde pas à vous assiéger, et le plaisir est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive eut ranimé mon sang, dès que je pus remuer sans angoisse mes membres un peu dégourdis, les inquiétudes de l'esprit succédèrent aux fatigues du corps; je considérai avec effroi la foule des dangers qui m'environnoient; sans doute poursuivi au dehors, peut-être menacé au dedans, qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle espèce de maison mon destin m'avoit conduit, et quelles gens extraordinaires la peuploient; mais comment y rester? comment en sortir? surtout comment satisfaire ce vif appétit, un moment oublié pendant mes plus grandes anxiétés, mais à présent revenu pour me crier sans relâche qu'après les fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit, je n'ai pris dans la journée qu'une tasse de chocolat?… O ma Sophie! sans doute je dois des larmes à ton sort! tu gémis séparée de l'objet de ta tendresse; mais au moins elle t'est connue la prison dans laquelle tu languis; mais au moins tu ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de vêtemens. Il est bien plus à plaindre, ton malheureux époux! Le moyen que sans nourriture il se conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre sans linge, sans habit et sans souliers!
Je demeurois livré à ces réflexions désolantes, lorsque plusieurs personnes, étant brusquement entrées, s'approchèrent de mon lit, qui fut aussitôt environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il n'y avoit pas moyen de fuir, je pris le parti de fermer les yeux et de paroître plongé dans un profond sommeil, dont les douceurs étoient bien loin de moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir quand, pour m'examiner de plus près, on me mit une lumière devant les yeux. Figurez-vous quel fut mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou cinq observateurs tranquillement dialoguer ainsi: