Une lettre qui me fut apportée dès le matin me rendit un peu de gaieté; lisez ce qu'on m'écrivoit.
Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à une pauvre femme le temps de se reconnoître. Je devrois être accoutumée à vos manières; mais j'y suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire et parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous auriez dû vous souvenir de nos anciennes conditions, qui étoient que je commencerois toujours par ma commission.
Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort importante. Certaine grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante quand vous passiez pour son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas pu vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me prie de vous écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir avec vous un court entretien. Elle sera chez moi dans deux heures… Venez plus tôt, si vous voulez qu'en l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, la plus grande envie, car vous aviez de si bonnes façons qu'on n'y peut tenir.
Toute à vous,
De Montdésir.
De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est anoblie. La prospérité change les mœurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs ancêtres. Le toute à vous me paroît leste; il me semble que la chère enfant prend le ton de la supériorité… Pourquoi pas? Je suis noble, mais elle est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question, s'il est plus permis d'être fier du hasard qui donne la naissance et les richesses que de celui qui dispense les grâces et la beauté? Justine, pour les doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des duchesses; et moi-même oserois-je me vanter d'être là son égal?… Allons, Faublas, humilie-toi, dépouille une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil à ton vainqueur… Relisons certain passage de sa lettre: Une grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante, etc. Mme de B…, très certainement! Mme de B… veut me voir dans une maison tierce! Mme de B… veut me parler en particulier! Dieux! si l'amour me la rendoit aussi tendre… Jasmin!—Monsieur!—Attend-on la réponse?—Oui, Monsieur.—Dites que j'y cours… Ah çà! mais elle n'y sera que dans deux heures… Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera… Oui, Jasmin, oui: dis que je pars, que je pars sur les pas du commissionnaire.»
En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt que lui. Ce qui me frappa chez Mme de Montdésir, ce fut moins la beauté de son logement, l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit laquais et de sa laide chambrière, que l'accueil vraiment protecteur dont Justine m'honora. Presque couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora, quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah! dit-elle nonchalamment, eh bien! qu'il entre»; et, sans se déranger, sans abandonner les pattes du joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien bonne heure; mais pourtant vous ne m'incommoderez pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du tout fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole à sa femme de chambre: «Mademoiselle, ne rangerez-vous pas cette toilette? En vérité, je ne sais à quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez rien.» Mon tour revint: «Monsieur, prenez donc un fauteuil, asseyez-vous, nous causerons.» La soubrette attira encore son attention: «Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez, laissez-nous. Si quelqu'un vient, on dira que je n'y suis pas.—Madame, mais vous avez donné parole à votre couturière…—Bon Dieu! Mademoiselle, que vous êtes bête! Quand je vous dis quelqu'un, est-ce que je vous parle de cette femme? Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous la ferez attendre.—Madame, et si elle n'a pas le temps?—Je vous dis que vous la ferez attendre; elle est faite pour ça, et vous pour vous taire. Allez, partez.»
J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin je ne pus retenir un grand éclat de rire. «Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la princesse?—Il est bon, me répondit-elle, de garder avec ces gens-là, et devant eux, son quant à soi. Ainsi, ne te fâche pas du ton que…—Comment! Justine me tutoie?—Pourquoi non? puisque tu plais à Mme de Montdésir, et puisque tu l'aimes.—Fort bien, ma petite! en vérité, voilà ce que je me suis dit à moi-même, il n'y a pas une demi-heure, en lisant ta familière épître. Cependant, permets une observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?—Autrefois? fi donc! je t'aimois, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de chambre.—Et maintenant?—Maintenant je n'ai pas moins de tendresse, et cette tendresse est plus honnête, plus distinguée: car enfin je suis établie, j'ai un état.—En effet, Madame, je vous en fais mon compliment, tout ici respire l'opulence… Conte-moi donc comment tu as fait cette brillante fortune.—Volontiers, mais j'ai auparavant beaucoup de choses plus intéressantes à te dire.»
Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me parut que cette petite avoit encore prodigieusement acquis depuis trois mois, et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille avoit abusé mes sens. Au reste, je n'oserois point assurer qu'il n'y avoit pas là quelque nouveau prestige: un joli déshabillé agit souvent plus puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas éprouvé ne peut imaginer combien, aux attraits déjà connus d'une jeune personne qui fut longtemps trop négligée dans sa parure, une parure plus élégante ajoute d'attraits nouveaux. Je dirai même ce que peut-être bien des hommes ne savent pas, mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore, c'est que mainte fois telle coquette dédaignée ou trahie n'eut besoin, pour soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa chevelure une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa jupe. Que voulez-vous? J'en suis fâché moi-même, mais l'amour s'amuse de toutes ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous comprendrez de quel amour je vous parle, quand je vous parle de Justine.
Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est vrai que je me rappelai son souvenir et ma parole assez tard pour que Mme de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en plaindre; mais ce fut uniquement la faute de ma mémoire, et point du tout celle de ma volonté, car en vérité je vous le dirois tout de même.
Le moment de la confiance et du repos étant arrivé, je priai Mme de Montdésir de m'apprendre quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence entière: M. de Valbrun, bientôt dégoûté de sa petite maison, mais chaque jour plus attaché à sa maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, qu'il payoit, sans les cadeaux fréquens, sans quelques menues dépenses de maison; et voilà ce que Mme de Montdésir appeloit avoir un état. Dès que je sus qu'elle étoit, dans toute la force du terme, une fille entretenue, je la priai très sérieusement de me considérer comme une passade[3], et je tirai de ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter. Or, je ne puis, à cette occasion, m'empêcher de soumettre au lecteur une observation peut-être utile à l'histoire de nos mœurs. Lorsque autrefois Justine, femme de chambre de la marquise et renfermée dans l'obscurité de sa servile condition, se donnoit généreusement, dans ses momens de loisir, à quiconque la trouvoit gentille, je ne me faisois aucun scrupule de l'aimer pour rien; je regardois même comme un pur effet de ma libéralité les petits présens dont parfois je récompensois son ardeur complaisante. Maintenant que, stipendiaire du vicomte, Mme de Montdésir trafiquoit de ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir les fatiguer gratis à mon profit sans blesser la délicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de qualité qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent de même; aussi, pour une jolie fille que ses attraits doivent mener à la fortune, le plus difficile n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle puisse intimement persuader de son mérite, mais un honnête homme qui, le premier, s'avise d'y mettre un prix.
[3] Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre Opéra, elles vous diront que c'est le mot technique.