Ce ne fut pas long.

«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!… Bien! Pendant que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour m'habiller de la tête aux pieds.—En homme, Mademoiselle?—Eh! sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le tien.—J'accompagnerai monsieur?—Oui.—Tant mieux. Je m'en vais me divertir.—Jasmin, tu me donneras mon épée.—Ah! tant pis. Tant pis, si c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit marquis, je crois toujours le voir… là… pan… tomber par terre… Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit trembler!… Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme chevillée dans le ventre.—Jasmin, que diable! allez donc! allez donc! nous n'avons pas un moment à perdre… Et surtout ne t'avise pas de jaser.—J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.»

Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit ainsi:

Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de Faublas! que les tendres caresses de la sœur la préparent aux transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous recommande ma bien-aimée.

Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi, je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et par vous.

Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez Mme de Montdésir.

Je trouvai, non pas Mme de B…, mais le vicomte de Florville. «Enfin, dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?—J'ai vu Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»

En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail, et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment! me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?—Je ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle déjà tant d'empire?—Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache à Sophie. Un devoir indispensable…—Achevez… Ne puis-je savoir…?—Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un secret pour vous.—Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite sur-le-champ; moi,… ou la petite Montdésir en mon absence, ajouta-t-elle avec un profond soupir.—En votre absence, maman! Vous quittez Paris?—Tout à l'heure, mon ami.—Quel malheur pour moi! que je suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?—A Versailles, d'abord.—A Versailles, avec cet habit!… Maman, c'est, ce me semble, le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?—Cela se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,… je crois qu'oui.—Et de Versailles, vous partez pour…?—Chevalier, je me vois à regret forcée de répéter vos propres expressions: Croyez que je ne me console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous.—Mais encore, ce voyage doit-il être bien long?—Peut-être, mon ami, peut-être, dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.—Vos adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez triste… De grâce, confiez-moi…» Elle m'interrompit: «Respectez mon secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il est possible… Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement se prépare,… quelles craintes m'agitent,… quels vœux j'ose former… Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se plus voir!—Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux yeux!—Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive. N'oubliez pas que la marquise de B… vous perdit par une trahison, et devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami. N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am… l'amitié la plus tendre,… la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant la main.

Elle me donna un baiser, et m'échappa.

Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui venoient d'échapper à Mme de B…: Allez, et revenez content… Je ne puis dire quels vœux j'ose former… Qu'il seroit cruel de ne se plus voir! Il n'est plus douteux que Mme de B… sait que je vais me battre, et connoît mon ennemi… Quels vœux j'ose former! Ces vœux, elle ne pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son cœur, sa pensée la plus cachée… Qu'il seroit cruel de ne se plus voir! Vous me reverrez, Madame de B…, vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8].

[8]