Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mme de B… se fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de ses secours tout-puissans. Il faut que ma sœur tombe malade au moment où le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais passé, le temps des succès. La fortune jadis prévenoit mes moindres désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans desseins: moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.
De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des hommes… Je ne la verrai plus… Non content de me l'enlever, il travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille atrocités… Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable? croiroit-elle me devoir ses ressentimens,… ou son mépris, pire que sa haine?… Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et m'accable.
Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard et le sort lui déclarent une guerre cruelle… Mme de B…, qu'ils accusent tous, Mme de B…, que poursuit leur implacable inimitié, qu'a-t-elle fait de si répréhensible?… Elle m'a trop aimé. Voilà le crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie!… Leur jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je la chéris… La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon enfant!… Mon enfant? Hélas!… non, jamais. Jamais mon père ne l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!… et sa naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!… Mais celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, respectez-la! c'est mon amante légitime! c'est mon épouse idolâtrée! c'est ma Sophie!… En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà son propre père, ils ordonnent le parricide!… Je vois l'absence et la calomnie creuser une tombe!… Je vois ma femme y descendre à quinze ans,… et je reconnois mes destins: la plus chère victime devoit être immolée la première!
Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur, l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes celles qui m'auront aimé!… Malheureux! vengeons leurs premières douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas par le mien,… par un suicide!… Oui, ce sera le crime du sort… Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en séparant leurs destinées de la mienne!… Du moins je ne périrai pas tout entier. Elles pourront m'oublier et vivre… M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le monde, le souvenir de mon dévouement… Cependant les époux, joyeux du deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?… Ah! qu'une fois, une fois seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de leur commisération, ils se disent: «Ce généreux jeune homme, il mourut pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de vivre pour son bonheur?» Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent, mes mânes seront consolés.
Mais mon père, qui le consolera?… Mon père! pourquoi me laisse-t-il à moi-même dans ces momens affreux?… Pourquoi souffre-t-il qu'on m'arrache Sophie?… Duportail, tu me la rendras!… tu me la rendras, ou ton sang… Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!… C'est à toi de mourir!
Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous déchirez un cœur fait pour les passions douces!… Vainement je voudrois me dérober à vos fureurs… Poursuivi d'affreuses pensées,… environné de spectres horribles… Sont-ce les remords?… Sont-ce les furies?… Quels transports m'agitent!… Je me sens des forces extraordinaires! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir!… Je puis m'ensevelir sous ses débris! Je le puis! je le veux!… Malheureux! que vas-tu faire?… Arrête!… Éléonore, que tu vas immoler!… et Sophie! Sophie! ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les épargner,… ton père et ta sœur embrassent tes genoux,… ma main tremble, mes forces m'abandonnent… Asseyons-nous… Que j'ai chaud! que j'ai soif! ah! mon Dieu!
La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage: Il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps! Barbare, tes prédictions sont des ordres, des ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.
Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!… Un désespoir concentré,… l'image du trépas… Pourquoi suis-je seul ici?… Où donc est ma sœur? Qui peut retenir mon père? Que fait la marquise? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?… Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache encore,… ou pour le forcer à me la rendre?… Mais tous en même temps me délaissent,… toutes les consolations me manquent à la fois… Je n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul, absolument seul dans l'univers!… Eh bien, la mort me reste! La mort est moins affreuse que l'état où je suis.
O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous m'avez rendus venoit d'être posé sur une même table, à côté de la lettre de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir à contempler, l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni combats, ni remords, ni terreur: mon heure, peut-être, étoit venue!