Pour se faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit. D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres tremblèrent, l'œil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre: la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même, elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir… Épuisé que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye de me traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit seulement pas! elle s'est élancée vers la porte; et, d'une voix étouffée: «Qu'on me la ramène, dit-elle, que je me venge!… que je la déchire!… que je la tue!—Éléonore! ma chère Éléonore!» Elle m'entend, se retourne, et me voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: «Tu veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie jamais!… Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!»

FAUBLAS MALADE ET MME DE LIGNOLLE

Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte. «Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la suivre?… Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me justifier, te demander pardon, essayer de te consoler… Éléonore, écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!… surtout, pour l'amour de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprès si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages! Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux plaisirs.»

Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence, incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire, suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de ses larmes.

Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea d'attitude. «Eh! bon Dieu! comme la voilà faite!» s'écria son amie; puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: «Madame, je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir, pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes, quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se respectant elle-même, ménager sa personne, et surtout son visage; cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez quelque enfantillage! Je ne pouvois rester près de vous. Cette Mme de B…—Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.—Elle a noblement refusé mon carrosse,… dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre écurie.—Quelle femme! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité; que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de B…!… Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne? Répondez… Vous ne dites mot… Vous êtes un traître! allez-vous-en, sortez d'ici, sortez tout à l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle nous poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, elle me trouve… En quel état, grands dieux!… J'en verserai toute ma vie des pleurs de honte et de rage… Ce qui me désespère surtout, c'est d'être obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momens plus tard,… oui, quelques momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois mon indigne rivale dans les bras d'un perfide:… car il aime toutes celles qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,… pourvu que ce soit une femme?… Eh! combien vous faut-il de maîtresses?… Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?… N'essayez pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous revoie!»

Mme de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les dissipa. «Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade. Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du temps à nous.»

Mme de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: «Elle me surprend! elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de moi… Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?—Vous vous moquez, répondit-elle. Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure, qu'à la face même de votre mari…—Sans doute! à la face de l'univers entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je l'aurois… Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle, vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.—Ah! oui, j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas songé.—L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette femme étoit votre amant… S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez homme, moi je l'aurois cru,… et pourtant voilà comme il abuse de mon aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en aille! je le déteste, je ne le veux plus voir!—Comment voulez-vous qu'il s'en aille?…—Quand je pense que cette odieuse marquise est restée là toute la nuit,… avec moi,… près de lui! et encore une grande partie de la journée… (Elle fit un cri.) Ah! mon Dieu! je les ai laissés tête à tête!… pendant une heure!… pendant un siècle! Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble… Parlez… Tandis que je dormois, que s'est-il passé?—Rien, mon amie, nous avons causé.—Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore… Dites la vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige…—Comtesse, interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont, sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures, absolument incapable.—Incapable, lui? Jamais!… Monsieur! quand je suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main… Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre cœur, sa main! et vous bien bon de le souffrir! C'est à moi qu'il est votre cœur, il n'est à personne qu'à moi… Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne à tout le monde… Je suis sûre que pendant mon sommeil… Oui, j'en suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je l'exige… J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de rester dans la plus affreuse des incertitudes… Faublas, dis ce que vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne. Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé… Oui, c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.—Pourquoi donc la chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même très fâché d'être sorti: car vous avez renvoyé le vicomte…—Le vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut jamais prononcer son nom devant moi.—Eh! mais, Madame, qu'avez-vous donc? Votre visage…—Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires.—A la bonne heure… Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon absence…»


La Baronne.