Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne nous quittât point, trouva le moment de me dire: «Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser ignorer; je l'en ai prié sous prétexte que Mme d'Armincour, naturellement causeuse, le diroit peut-être à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter à ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami, que nous pourrons avoir encore plus d'une nuit fortunée… Mais ce ne sera ni demain, ni même… Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d'un coup des bras d'un homme aux bras de mon amant.»

La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne manqua pas d'apporter la potion fatale. Le comte s'en empara d'abord avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, faire une terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase heureusement à peu près vide, et Mme d'Armincour ne put jamais le décider à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de laisser.

Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma chère Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, et de quel regard elle l'accompagna! mon âme en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce douloureux coup d'œil sembloient également me reprocher l'horrible sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. Ma chère Éléonore! elle étoit pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant, est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d'un ton si décidé: Je le veux? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos cœurs?

Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour dissimuler l'intérêt qu'il prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: ce ne fut pas tout à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever l'objet de ma première sollicitude.

«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés…—J'ai, me répondit-il avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables à terminer d'abord… Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long… Prends patience encore quelques jours, seulement quelques jours.—Adieu, mon père.—Où donc allez-vous de si bonne heure?—M'habiller pour me rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse… Vous me l'avez permis… Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père.»

Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il nous avoit donné son heure; et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel de M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. C'étoit un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance: de grands marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce de vis-à-vis gothique; la demi-fortune d'un docteur. Nous rencontrâmes Rosambert qui montoit gravement l'escalier. Mme d'Armincour vint, les larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce, au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui pouvoit lui causer de si joyeux transports. «Félicite-moi! s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,… il n'est toujours pas changé,… il n'est toujours pas M. de Lignolle;… et moi, je ne suis toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.»

A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le médecin arriver, entra; et, sans montrer aucune espèce de confusion, il adressa la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est pas rétabli; que dites-vous de cela?—Ce que je dis! que ce n'est pas la faute de mon remède; que vous êtes un homme de génie comme on n'en voit guère.—Heureusement! s'écria la tante.—Un homme de génie incurable, poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie.—Peut-être aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant la fiole.—Certainement, vous auriez bien fait; mais n'importe. Ce que vous avez bu, Monsieur, auroit pu suffire à quatre littérateurs ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous a rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais vous n'en reviendrez, jamais.—Quoi! vous pensez que le cours…»

Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte de Lignolle, capitaine de vaisseau. L'impatient marin se précipita dans l'appartement de sa belle-sœur, sans attendre qu'on l'eût annoncé. C'étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion, une espèce d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes moustaches, une longue épée; l'air du monde le plus farouche, tous les gestes d'un grenadier, tout le maintien d'un coupe-jarret.


Le Capitaine.