Agnès. Mais d'où provenoit cela?

Angelique. Cela étoit causé par l'ardeur extreme qu'elle ressentoit par tout le corps, & surtout aux parties où elle s'étoit disciplinée. Car il faut que tu saches que bien loin que ces sortes d'exercices eussent été capables d'éteindre les flammes qui la consumoient, au contraire ils les avoient augmentées de plus en plus, & avoient reduit cette pauvre Enfant dans un état à ne pouvoir quasi plus y resister. Cela est facile à concevoir, d'autant que les coups de fouet qu'elle s'étoit donnés sur le Derriere, ayant excité la chaleur dans tout le voisinage, y avoient porté les esprits les plus purs & les plus subtils du sang, qui pour trouver une issue conforme à leur nature toute de feu, aiguillonnoient vivement les endroits ou ils étoient assemblés, comme pour y faire quelque ouverture.

Agnès. Le combat dura-t-il long-temps?

Angelique. Il commença & fut terminé dans une journée, si-tôt que vêpres furent achevées comme si Dosithée n'avoit pas pu s'adresser directement à Dieu, elle s'en alla se prosterner, derechef devant son Oratoire elle prie, elle pleure, elle gemit, mais toujours inutilement. Elle se sent plus pressée que jamais, & pour insulter de nouveau à cette nature opiniâtre elle prend le fouet en main & relevant ses jupes & sa chemise jusqu'au nombril, & l'attachant d'une ceinture, elle outrage avec violence ses fesses, & cette partie qui lui causoit tant de peine, qui étoient toutes à découvert. Cette rage ayant duré quelque temps les forces lui manquerent pour ce cruel exercice, elle n'en eut pas même assez pour détacher ses habits qui l'exposoient à demi nue, elle s'appuya la tête sur sa couche, & faisant reflexion sur la condition des hommes qu'elle appelloit malheureuse, de ce qu'ils étoient nés avec des mouvemens que l'on condamnoit quoi qu'il fût presque impossible de les reprimer. Elle tomba en foiblesse, mais ce fut une foiblesse Amoureuse que la fureur de la passion causa, & qui fit goûter à cette jeune Enfant un plaisir qui la ravit jusques au Ciel. Dans ce moment la nature unissant toutes ses forces, brisa tous les obstacles qui s'opposoient à ses saillies, & cette Virginité qui jusque-là avoit été captive, se delivra sans aucun secours avec impetuosité, en laissant sa gardienne étendue par terre pour marque évidente de sa défaite.

Agnès. Ah Dieu j'aurois voulu être là presente!

Angelique. Helas quel plaisir aurois-tu eu? Tu aurois vu cette innocente à demi nue pousser des soupirs dont elle ignoroit la cause! Tu l'aurois vue dans un extase les yeux à demi mourans, sans force ni vigueur, succomber sous les loix de la nature toute pure, & perdre malgré ses soins ce tresor dont la garde lui avoit donné tant de peine.

Agnès. He bien, c'est enquoi j'aurois pris du plaisir, de la considerer ainsi toute nue, & de remarquer curieusement tous les transports, que l'Amour lui auroit causé au moment qu'elle fut vaincue.

Angelique. Si-tôt que Dosithée fut revenue de cette syncope, son esprit qui n'étoit auparavant enseveli que dans d'épaisses tenebres, se trouva à l'instant développé de toute son obscurité, ses yeux furent ouverts, & reflechissant sur ce qu'elle avoit fait, & sur le peu de vertu de son saint qu'elle avoit tant invoqué; elle connut qu'elle avoit été dans l'erreur, & s'éleva ainsi de sa propre force par une metamorphose surprenante, au dessus de toutes les choses qu'elle n'osoit auparavant regarder, & n'eut plus que du mépris pour celles qui avoient fait son plus grand attachement.

Agnès. C'est-à-dire que de scrupuleuse elle devint indevote, & qu'elle ne fit plus d'offrande à tous les Sanctarelles qu'elle adoroit auparavant.

Angelique. Tu prends mal les choses. On peut se défaire de la superstition sans tomber dans l'impieté; c'est ce que fit Dosithée; elle apprit par son experience, que c'étoit au souverain Medecin qu'il falloit recourir dans ses foiblesses; que les tentations n'étoient pas dans la puissance des Fideles, & que dans l'ame la plus soumise il s'élevoit souvent des pensées & des mouvemens involontaires, qui ne faisoient pas seulement le moindre defaut. Tu vois comme je ne t'ai rien dit que de veritable quand je t'ai assurée que c'étoit la devotion qui l'avoit tirée de ses scrupules.