J'étais trop content de ma journée pour négliger de prendre des assurances d'en passer encore de semblables. Mme Dinville, qui n'était pas plus mal satisfaite que moi, me prévint: Quand reviendras-tu? me demanda-t-elle en m'embrassant.—Le plus tôt que je pourrai, lui répondis-je, mais jamais assez tôt pour mon impatience; demain, par exemple?—Non, me dit-elle en souriant, je te donne deux jours: reviens le troisième, et le jour que tu viendras, continua-t-elle en rouvrant la cassette d'où elle avait tiré l'eau admirable dont j'avais éprouvé la vertu, et en me donnant quelques pastilles qu'elle y prit, tu auras soin de manger cela. Surtout, Saturnin, sois discret; ne parle à personne de tout ce que nous avons fait. Je l'assurai du secret et l'embrassai pour la dernière fois, la laissant bien persuadée qu'elle venait de recevoir mon pucelage.
Mme Dinville était restée dans son appartement. Elle m'avait averti de faire en sorte que l'on ne m'aperçût pas: l'obscurité me favorisait. Je traversais une antichambre, quand je me vis arrêté, par qui: par Suzon. Sa vue me rendit immobile: il semblait que sa présence me reprochât les plaisirs que je venais de goûter. Mon imagination, d'intelligence avec mon cœur pour m'accabler, la rendait témoin de tout ce que je venais de faire. Elle me prit la main, et demeura sans parler. La confusion me faisait baisser la vue. Inquiet cependant de son silence, je ne confiai qu'à mes yeux le soin de lui en demander la cause; je les levai sur elle, je m'aperçus qu'elle versait des larmes. Ce spectacle me perça le cœur. Suzon y reprit dans le moment l'empire que les caresses de Mme Dinville lui avaient enlevé. Je ne pouvais concevoir que sa maîtresse eût fasciné mes yeux et mon cœur au point de ne voir qu'elle, de n'être sensible qu'au plaisir d'être avec elle, et j'avais la simplicité de regarder comme l'effet de quelque sortilège ce qui n'était que l'effet de mon tempérament et de l'attrait des plaisirs.—Suzon, dis-je à ma sœur d'un ton pénétré, tu pleures, ma chère Suzon; tes yeux se couvrent de larmes quand tu me vois; est-ce moi qui les fais couler?—Oui, c'est toi, me répondit-elle; je rougis de te l'avouer, cruel Saturnin, oui, c'est toi qui me les arraches; c'est toi qui me désespères et qui vas me faire mourir de douleur.—Moi, m'écriai-je; juste ciel! Suzon, oses-tu me faire de pareils reproches? Les ai-je mérités, moi qui t'aime?—Tu m'aimes, reprit-elle: ah, je serais trop heureuse si tu disais vrai! Mais peut-être viens-tu de jurer la même chose à Mme Dinville. Si tu m'aimais, l'aurais-tu suivie? N'aurais-tu pas imaginé un prétexte pour venir me trouver quand je suis sortie? Vaut-elle mieux que moi? Qu'as-tu fait avec elle toute l'après-dînée? Qu'as-tu dit? Pensais-tu à Suzon qui t'aime plus que sa vie? Oui. Saturnin, je t'aime; tu m'as inspiré une si forte passion, que je mourrais de douleur si tu n'y répondais pas. Tu te tais? poursuivit-elle; ah! je le vois, ton cœur ne se faisait pas de violence pour suivre une rivale que je vais haïr à la mort. Elle t'aime, je n'en saurai douter; tu l'aimes aussi: tu n'étais occupé que du plaisir qu'elle te promettait, tu ne songeais guère à la douleur que tu m'allais causer. Attendri par ses reproches, je ne pus dissimuler à Suzon qu'ils déchiraient mon cœur.—Cesse tes plaintes, lui dis-je; n'accable plus ton malheureux frère; tes larmes le désespèrent; je t'aime plus que moi-même, plus que je ne peux te dire!—Ah! reprit-elle, tu me rends la vie, et je consens à oublier ton injure si tu me promets de ne plus voir Mme Dinville. As-tu assez d'amour pour ta Suzon pour la lui sacrifier:—Oui, lui répondis-je, je te la sacrifie; tous ses charmes ne valent pas un seul de tes baisers. En lui disant cela, je l'embrassais, et elle ne rebutait pas mes caresses.—Saturnin, reprit-elle en me serrant tendrement la main, sois sincère: Mme Dinville aura exigé de toi que tu reviennes la voir: quand t'a-t-elle dit de revenir?—Dans trois jours, lui répondis-je.—Et tu viendras, Saturnin? me dit-elle tristement.—Que dois-je faire? lui répliquai-je. Si je viens, ce sera pour la désespérer par mon indifférence; si je ne viens pas, qu'il en coûtera à mon cœur de ne pas voir Suzon!—Je veux que tu reviennes, reprit-elle, mais il ne faudra pas qu'elle te voie; je ferai semblant d'être malade; je resterai au lit, nous passerons la journée ensemble; mais, ajouta-t-elle, tu ne sais pas où est ma chambre? Suis-moi: je vais t'y conduire. Je me laissai mener; j'étais tremblant, je pressentais le malheur qui m'allait arriver.—Voici, me dit Suzon, mon appartement. Regretterais-tu d'y passer la journée avec moi? Ah! Suzon, lui répondis-je, quelles délices tu me promets! Nous serons seuls, nous nous abandonnerons à nos amours! Suzon, conçois-tu ce bonheur comme moi? Elle se taisait et paraissait rêver profondément; je la pressai de s'expliquer.—Je t'entends, me dit-elle d'un ton d'indignation; tandis que nous serons seuls, que nous nous livrerons à l'amour, ah! Saturnin, que tu parles de ce jour avec indifférence, et que les plaisirs qu'il te promet te touchent peu, si tu as la force de les attendre deux jours!
Je sentis son reproche: l'impossibilité de lui en prouver l'injustice me désespérait, je maudissais les plaisirs que je venais de goûter avec Mme Dinville. Ciel! m'écriai-je, je suis avec Suzon, j'aurais donné mon sang pour jouir de ce bonheur! J'y suis, et je n'ai pas la force de former un désir! Au milieu de cette confusion de pensées, je me ressouvins des pastilles que Mme Dinville m'avait données. Je jugeai que l'effet devait en être semblable à celui de son eau. Ne doutant pas qu'il ne fût aussi prompt, j'en avalai quelques-unes. L'espoir de désabuser bientôt Suzon me la fit embrasser avec une ardeur qui nous trompa tous deux. Suzon la prit pour un témoignage de mon amour, et moi, comme une marque de retour de ma vigueur. Suzon abusée par l'idée du plaisir, tomba sur son lit à demi pâmée. Quoique je me défiasse encore de moi-même, j'aurais cru l'accabler de douleur si je ne m'étais pas mis en état de justifier son espérance. Je me couchai sur elle, et collant ma bouche sur la sienne, je lui mis mon vit dans la main. Il était encore mou, mais je crus que son secours hâterait l'effet des pastilles. Elle le serrait, le remuait, le branlait; rien n'avançait: un froid mortel m'avait glacé le corps! C'est Suzon, disais-je, que j'embrasse, et je ne bande pas! Je baise ses tétons que j'idolâtrais hier; ne sont-ils plus les mêmes aujourd'hui? ils n'ont rien perdu de leur rondeur, de leur dureté, de leur blancheur. Sa peau est aussi douce, ses cuisses aussi brûlantes. Elle les écarte, j'ai le doigt dans son con, hélas! et je ne puis y mettre que le doigt! Suzon soupirait de ma faiblesse; je maudissais le présent de Mme Dinville. Je m'imaginais qu'elle avait prévu ce qui devait m'arriver en sortant de chez elle, et avait voulu achever avec ses pastilles l'épuisement où j'étais. L'opiniâtreté de ma froideur confirma si bien cette pensée, que j'allais avouer mon impuissance à Suzon, quand je sortis d'embarras d'une manière inattendue. On va penser que l'amour fit d'abord un miracle, que je bandai et que je foutis: point du tout; une main invisible ouvrant avec fracas les rideaux du lit, vint m'appliquer un soufflet. Effrayé de cet accident, je n'eus pas la force de crier; je m'enfuis, et laissai Suzon exposée à la fureur du spectre, ne doutant pas que ce n'en fût un. Je sortis du château en diligence, et tremblais encore dans mon lit, où je m'étais mis en arrivant chez le curé, à qui je fis le détail d'un spectacle que je n'avais pas vu et que mon trouble croyait véritable. Je n'en imposai au curé que sur le lieu de la scène, que je ne mis pas dans la chambre de Suzon. La frayeur et l'épuisement me procurèrent un sommeil profond. Je me réveillai avec le même accablement, et dans l'impossibilité de me lever. Surpris d'une lassitude que je n'attribuais qu'au plaisir, je connus combien il est nécessaire de se ménager, et ce que coûte trop de complaisance pour les désirs de ces sirènes voluptueuses qui vous sucent, qui vous rongent et qui ne vous lâcheraient qu'après avoir bu votre sang, si leur intérêt soutenu de l'espérance de vous attirer encore par leurs caresses, ne les retenait. Pourquoi ne fait-on ces réflexions qu'après coup? C'est qu'en amour la raison n'éclaire que le repentir.
Le repos avait effacé de mon esprit ces idées lugubres tracées par la frayeur. Devenu tranquille sur mon compte, mon cœur ne sentait que les inquiétudes que lui causait l'incertitude du sort de Suzon. Je me représentais avec horreur l'état où je l'avais laissée. Elle sera morte, disais-je tristement; timide comme je la connais, il n'en fallait pas tant pour la faire mourir. Elle n'est donc plus! continuais-je, accablé par cette réflexion cruelle. Suzon n'est plus! ah! ciel! Mon cœur, que ces tristes pensées avaient serré d'abord, s'ouvrit bientôt à un torrent de larmes; j'en versais encore quand Toinette entra. Sa vue m'épouvanta; je tremblais qu'elle ne vînt me confirmer un malheur que je craignais, et je mourais d'envie de l'entendre. Il n'en fut pas question. Son silence à ce sujet, joint à celui de tout le monde, me fit croire que ma douleur était sans fondement. Je pensai que Suzon en avait été quitte comme moi de la frayeur. Le chagrin que j'avais ressenti de sa mort fit place à la curiosité de savoir ce qui s'était passé dans la chambre après mon départ; mais c'était une curiosité que je ne pouvais satisfaire qu'après mon rétablissement.
Les deux jours de repos que Mme Dinville m'avait accordés étaient expirés; nous étions au troisième, et quoique je commençasse à me sentir mieux, je ne fus point tenté d'aller chercher de l'exercice au château. Je ne songeais cependant qu'avec chagrin à l'obstacle que cette funeste aventure avait mis au plaisir que je m'étais promis d'avoir avec Suzon. Cette réflexion me fit penser aux pastilles de Mme Dinville: je mangeai ce qu'il m'en restait. Je ne dirai pas si leur effet fut vif ou lent; mais, après avoir profondément dormi, je fus réveillé par la force de l'érection que je sentais. J'en étais effrayé, et j'aurais craint pour mes nerfs si la même chose ne me fût pas arrivée chez Mme Dinville. Qu'on rie de mon embarras; qu'on dise si l'on veut: Eh quoi! brave Saturnin, n'aviez-vous pas vos quatre doigts et le pouce pour vous soulager? Comment font ces cafards de prêtres, ces hypocrites dont le cœur est corrompu? On ne trouve pas toujours un bordel, une dévote sous la main; mais on a toujours un vit: on s'en sert, on se branle. Je le savais, mais il n'y avait pas longtemps que, pour m'en être trop donné, je me trouvais brisé, moulu. En garde contre la tentation, je me branlotais et faisais venir le plaisir jusqu'à ma portée. Quoiqu'il ne soit pas si grand que quand on fait le cas, on a toujours la faculté de le répéter autant de fois qu'on le juge à propos. L'imagination se joue, voltige sur les objets qui nous charment les yeux. Avec un coup de poignet, on fout la brune, la blonde, la petite, la grande; les désirs ne connaissent pas l'intervalle des conditions; ils vont jusque sur le trône, et les beautés les plus fières, forcées de céder, accordent ce qu'on leur demande. Du trône on descend à la grisette; on se représente une fille timide, neuve sur les plaisirs de l'amour et qui ne connaît la nature des désirs que par ceux qu'elle ressent. On lui donne un baiser; elle rougit; on lève un mouchoir qui cache une gorge naissante; on descend plus bas: on y trouve un petit conin chaud, brûlant; on lui fait faire une résistance que le plaisir augmente, diminue, fait évanouir à son gré. Le plaisir est vif et pétillant. Semblable à ces feux qui sortent de la terre, il se montre et s'échappe? l'avez-vous vu? Non; la sensation qu'il a excitée dans votre âme a été si vive, si rapide, qu'anéantie par la force de son impulsion elle n'a pu le connaître. Le vrai moyen de le fixer, c'est de badiner avec lui, de le laisser échapper, de le retrouver enfin, en vous livrant tout entier à ses transports.
J'étais dans cette occupation, la nuit était déjà fort avancée, j'allais finir mon badinage pour m'abandonner au sommeil, quand j'entrevis quelqu'un paraître au pied de mon lit et disparaître à l'instant. Je fus moins effrayé que réveillé par une pareille vision. Je crus que c'était l'abbé dont je vous ai parlé dans le portrait de mademoiselle Nicole. C'est lui, disais-je, oui; où va ce bougre-là? Foutre Nicole? Ira-t-il seul? Non, parbleu! car je vais le suivre. Je me lève; j'étais en habit de combat, c'est-à-dire en chemise: je savais les êtres. Je gagnai le corridor où était la chambre de la belle. J'entrai dans une chambre dont la porte n'était pas fermée; je la repoussai et m'approchai avec circonspection du lit où je croyais nos amants occupés à prendre leurs ébats. J'écoutais, j'attendais que des soupirs m'apprissent si mon tour viendrait bientôt. Quelqu'un respirait; mais ce quelqu'un paraissait être seul. Ne serait-il pas venu? dis-je alors bien étonné. Non, assurément il n'y est pas. Oh! parbleu, monsieur l'abbé, vous n'en tâterez, ma foi! que d'une dent. Dans l'instant, je coulai ma main entre les jambes de la belle dormeuse, et je lui donnai un baiser sur la bouche.—Ah! me dit-on d'une voix basse, que vous vous êtes fait attendre! Je dormais; montez donc. Ma foi! Je montai dans le lit, et bientôt sur ma Vénus, qui me reçut assez froidement dans ses bras. Je fus sensible à cette marque d'indifférence qu'elle croyait donner à son amant, et je m'applaudis du succès que la fortune me donnait, en me procurant une vengeance aussi douce des mépris de ma tigresse. Je la baisais à la bouche, lui pressais les yeux avec les lèvres, me livrais à des transports d'autant plus vifs qu'on leur avait toujours refusé la liberté d'éclater. Je lui maniais les tétons, qui étaient bien séparés, bien formés, bien durs. Je nageais dans un fleuve de délices; je fis enfin ce que j'avais souhaité tant de fois de faire avec divinité. Assurément, elle ne s'attendait pas à être si bien régalée. A peine eus-je fini ma carrière, que, me sentant encore plus animé que jamais, je repris du champ, et je donnai une nouvelle matière à ses éloges. Je l'avais mise en goût et jugeai par ses caresses qu'elle n'attendait plus que cette troisième preuve de valeur pour mettre cette nuit au-dessus de toutes celles qu'elle disait que nous avions passées ensemble. Quoique je fusse capable de lui donner encore cette nouvelle satisfaction, la crainte d'être surpris par l'abbé amortit un peu mon courage. Je ne savais à quoi attribuer sa lenteur. Je ne pouvais en accuser qu'un changement de résolution. Sur cette pensée, je crus que je pouvais reprendre haleine et ne pas précipiter mes coups ainsi que je l'avais fait.
Deux décharges abattent un peu les fumées de l'amour; l'illusion se dissipe, l'esprit rentre dans ses fonctions; les nuages s'évanouissent, les objets cessent d'être ce qu'ils étaient. Les belles y gagnent, les laides y perdent: tant pis pour elles. Je voudrais en passant donner un conseil à celles-ci: Laides, quand vous accordez des faveurs à quelqu'un, ménagez-le, ne l'en accablez pas: quand on n'a plus rien à désirer, on ne désire plus; la passion s'éteint par une jouissance trop complète. Prenez-y garde: vous n'avez pas les ressources d'une belle à qui les charmes promettent le retour de ces désirs qu'elle vient d'assouvir et que le moindre désir rallume.
La réflexion que je viens de faire cadre le mieux du monde avec ce que j'éprouvai. Je m'amusais à parcourir avec la main les beautés de ma nymphe; j'étais surpris de trouver une différence dans les choses que j'avais maniées un instant auparavant. Ses cuisses, qui m'avaient paru douces, fermes, remplies, unies, étaient devenues ridées, molles, sèches; son con n'était plus qu'une conasse, ses tétons que des tétasses; ainsi du reste. Je ne pouvais concevoir un pareil prodige; j'accusais mon imagination de s'être refroidie, je voulais du mal à ma main du rapport trop fidèle qu'elle lui faisait. Ce n'est pas que ces témoignages incertains m'eussent empêché de livrer un troisième assaut; j'allais m'y présenter, et on se préparait à le recevoir, quand nous entendîmes un charivari dans la chambre voisine, que je prenais pour celle de la dame Françoise, notre vénérable gouvernante. Ah! le chien! criait une voix enrouée; Ah! la misérable! ah! la… A ces mots ma mignonne, que j'allais enconner, me dit: ah! mon Dieu, que fait-on à notre fille; est-ce qu'on la tue? Allez donc voir. Je ne répondis rien. Frappé de ce discours, je ne savais où j'en étais: Notre fille, disais-je; Nicole aurait-elle une fille? Le bruit continuait, et l'on me pressait d'aller au secours. Je ne m'en remuais pas davantage. On s'impatiente, on court au fusil, on allume de la chandelle, et à sa faveur je reconnais la dame Françoise, cette vieille… Je demeurai pétrifié à la vue de ce fantôme; je vis bien que je m'étais trompé de porte, et j'étais enragé de me voir la dupe de ce misérable abbé, ou plutôt de mon impatience qui ne m'avait pas permis de faire attention à la disposition des lieux. Je jugeai que M. le curé, s'étant trouvé en humeur de s'ébaudir cette nuit-là avec sa chambrière, l'avait avertie de se tenir prête pour la danse, et que, me prenant pour le pasteur, elle m'avait reproché ma lenteur à me rendre à mon poste; que le saint prêtre pour éviter le scandale, avait attendu que la nuit fût avancée pour tenir parole à sa beauté; qu'ayant trouvé la porte de la chambre de sa nièce ouverte, la tendresse l'avait fait courir à son lit, où il l'avait trouvée en flagrant délit; que, frappé de l'idée d'infamie dont elle couvrait son front, il avait donné aux combattants des témoignages de sa colère plus forts que jeu. Mais le bruit redouble, on s'étrangle: eh! vite, dame Françoise, volez sur le champ de bataille: l'honneur, l'amour, la tendresse, tout vous en fait une loi; allez séparer des ennemis dont la mort vous affligerait; mais, au nom de Dieu, laissez la porte ouverte pour que je me sauve. Oh! la chienne! elle la ferme à double tour. Malheureux Saturnin, comment vas-tu t'échapper? La dame Françoise va s'apercevoir que ce n'est pas avec le curé qu'elle a eu affaire, il va venir, il va te trouver, tu es perdu, tu payeras pour les autres. Telles étaient les pensées qui m'agitaient tandis qu'on se chamaillait dans la chambre voisine. Inutilement j'avais essayé de sortir; réduit à pleurer mon triste malheur, je m'y abandonnais. Insensé que j'étais, comme si je n'eusse pas déjà éprouvé qu'au sein du malheur même on ne doit pas désespérer de sa félicité; qu'au moment où l'on se croit accablé par les coups redoublés du sort nous devons au hasard les jours les plus fortunés. Divine Providence, c'est par tes décrets que ces merveilles s'opèrent.
Au moment où je me livrais au désespoir, la fortune tournait sa roue. Le bruit avait augmenté à la vue de Françoise, à qui le chandelier tomba des mains à l'aspect du curé qu'elle prit pour un spectre. Qu'on se peigne cette scène. Si j'en avais été témoin, j'en épargnerais la peine, mais la connaissance des parties me met en état de fournir des idées pour la perfection du tableau. Qu'on se figure M. le curé, nu, en caleçon, un bonnet gras sur la tête, ses petits yeux étincelants, sa grande bouche écumante, frappant comme un sourd sur l'abbé et sur la nièce. Qu'on se représente ces deux amants, la belle tremblante et s'enfonçant dans son lit, l'abbé se cachant sous la couverture et n'en sortant que pour allonger de temps en temps des coups de poing sur le visage du pasteur. Qu'on se trace la figure d'une mégère en chemise, qui, la chandelle à la main, s'approche, veut crier, demeure interdite, et tombe de frayeur sur une chaise.
L'abbé, autant que j'en fus juge par le silence qui régna tout à coup, craignant d'être découvert, gagna le large. Le curé l'avait suivi. On ouvrit dans le moment ma porte, et on la referma sur-le-champ. Je tremblais, on se coucha; nouvelle frayeur. Je crus que c'était Françoise, et que le curé allait venir. Tout était pourtant calme, et cette Françoise qui était dans le lit, pleurait et soupirait. J'étais confus. Que penser de ces pleurs? Pourquoi soupire-t-elle? pourquoi est-elle revenue? Le curé reviendra-t-il ou non? Ah! que l'incertitude est une peine cruelle! Je voulais sortir, mais je n'osais: enfin, j'allais m'évader quand le diable m'arrêta. Mon cœur me disait: Tu vas te coucher, nigaud, et tu bandes encore! Tu abandonnes Françoise à son chagrin: crains-tu de la consoler? c'est bien la moindre chose que tu lui doives; elle t'a comblé de caresses, refuseras-tu d'essuyer ses larmes? Elle est vieille, d'accord; laide, soit; mais n'a-t-elle pas un con, nigaud? Ma foi? seigneur Diable, vous avez raison.