Sur le champ il me vint dans l'esprit de faire part de mes nouvelles découvertes à ma sœur Suzon. Elle avait quelques années de plus que moi: c'était une petite blonde fort jolie, qui portait une de ces physionomies ouvertes que l'on serait tenté de croire niaises, parce qu'elles paraissent indolentes. Elle avait de ces beaux yeux bleus, pleins d'une douce langueur, qu'il semble que l'on tourne sur vous sans intention, mais dont l'effet n'est pas moins sûr que celui des yeux brillants d'une brune piquante qui vous lance des regards passionnés. Pourquoi cela? Je n'en sais rien, car je me suis toujours grossièrement contenté du sentiment, sans être tenté d'en pénétrer la cause. Ne serait-ce pas parce qu'une belle blonde, avec ses regards languissants, semble vous prier de lui donner votre cœur, et que ceux d'une brune veulent vous enlever de force? La blonde ne demande qu'un peu de compassion pour sa faiblesse, et cette façon de demander est bien séduisante; vous croyez ne donner que la compassion, et vous donnez de l'amour. La brune, au contraire, veut que vous soyez faible, sans vous promettre qu'elle le sera. Le cœur se gendarme contre celle-ci, n'est-il pas vrai? Qu'en pensez-vous, lecteur?
Je l'avoue à ma honte, il ne m'était pas encore venu dans l'esprit de jeter sur Suzon un regard de concupiscence, chose rare chez moi, qui convoitais toutes les filles que je voyais. Il est vrai qu'étant la filleule de la dame du village, qui l'aimait et la faisait élever chez elle, je ne la voyais pas souvent. Il y avait même un an qu'elle était au couvent: elle n'en était sortie que depuis huit jours; sa marraine, qui devait venir passer quelque temps à la campagne, lui avait promis de venir voir Ambroise. Je me sentis tout d'un coup enflammé du désir d'endoctriner ma chère sœur et de goûter avec elle les mêmes plaisirs, que je venais de voir prendre au père Polycarpe avec Toinette. Je ne fus plus le même pour elle. Mes yeux sourirent à mille charmes que je ne lui avais pas aperçus. Je lui trouvai une gorge naissante, plus blanche que le lis, ferme, potelée. Je suçais déjà avec un délice inexprimable ces deux petites fraises que je voyais au bout de ces tétons; mais surtout dans la peinture de ses charmes je n'oubliais pas ce centre, cet abîme de plaisirs dont je me faisais des images si ravissantes. Animé par l'ardeur vive et brûlante que ces idées répandaient dans tout mon corps, je sortis, j'allai chercher Suzon. Le soleil venait de se coucher, la brune s'avançait: je me flattais qu'à la faveur de l'obscurité que la nuit allait répandre je serais dans un moment au comble de mes désirs, si je la trouvais. Je l'aperçus de loin qui cueillait des fleurs. Elle ne pensait pas alors que je méditais de cueillir la fleur la plus précieuse de son bouquet. Je volai à elle; la voyant livrée toute entière à une occupation aussi innocente, je balançai dans le moment si je lui ferais connaître mon dessein. A mesure que j'approchais, je sentais ralentir la vivacité de ma course. Un tremblement soudain semblait me reprocher mon intention: je croyais devoir respecter son innocence; je n'étais retenu que par l'incertitude du succès. Je l'abordai, mais avec une palpitation qui ne me permettait pas de dire deux mots sans reprendre haleine.—Que fais-tu donc là, Suzon? lui dis-je en m'approchant d'elle. Et voulant l'embrasser, elle s'échappa en riant et me répondit: Comment! ne vois-tu pas que je cueille des fleurs?—Ah! ah! repris-je, tu cueilles des fleurs?—Eh! vraiment oui, me répliqua-t-elle; ne sais-tu pas que c'est demain la fête de ma marraine? Ce nom me fit trembler, comme si j'eusse craint que Suzon ne m'échappât. Mon cœur s'était déjà fait (si j'ose me servir de ce terme) une habitude de la regarder comme une conquête sûre; et l'idée de son éloignement semblait me menacer de la perte d'un plaisir que je regardais comme certain, quoique je n'en eusse pas encore goûté.—Je ne te verrai donc plus, Suzon? lui dis-je d'un air triste.—Pourquoi donc, me répondit-elle, ne viendrais-je pas toujours ici? Mais, allons, poursuivit-elle d'un air charmant, aide-moi à faire mon bouquet. Je ne lui répondis qu'en lui jetant quelques fleurs au visage; aussitôt elle de m'en jeter aussi.—Tiens, Suzon, lui dis-je, si tu m'en jettes davantage, je te… Tu me le payeras! Pour me faire voir qu'elle bravait mes menaces, elle m'en jeta une poignée. Dans le moment ma timidité m'abandonna; je ne craignais pas d'être vu. La brune, qui empêchait qu'on ne pût voir à une certaine distance, favorisait mon audace. Je me jette sur Suzon, elle me repousse; je l'embrasse, elle me donne un soufflet; je la jette sur l'herbe, elle veut se relever, je l'en empêche; je la tiens étroitement serrée dans mes bras en lui baisant la gorge, elle se débat; je veux lui fourrer la main sous la jupe; elle crie comme un petit démon; elle se défend si bien que je crains de n'en pouvoir venir à bout, et qu'il ne survienne du monde. Je me relevai en riant, et je crus qu'elle n'y entendait pas plus de malice que je voulais qu'elle n'y entendît. Que je me trompais!—Allons, lui dis-je, Suzon, pour te faire voir que je ne voulais pas te faire de mal, je veux bien t'aider.—Oui, oui, me répondit-elle avec une agitation au moins égale à la mienne, va, voilà ma mère qui vient, et je…—Ah! Suzon, repris-je vivement en l'empêchant d'en dire davantage, ma chère Suzon, ne lui dis rien; je te donnerai… tiens, tout ce que tu voudras! Un nouveau baiser fut le gage de ma parole; elle en rit; Toinette arriva. Je craignais que Suzon ne parlât; elle ne dit mot, et nous retournâmes tous ensemble souper, comme si rien n'était.
Depuis que le père Polycarpe était à la maison, il avait donné de nouvelles preuves de la bonté du couvent pour le prétendu fils d'Ambroise: je venais d'être habillé tout de neuf. En vérité, sa révérence avait en cela moins consulté la charité monacale, qui a des bornes fort étroites, que la tendresse paternelle, qui souvent n'en connaît pas. Le bon père, par une pareille prodigalité, exposait la légitimité de ma naissance à de violents soupçons. Mais nos manants étaient de bonnes gens et n'en voyaient pas plus que l'on ne voulait leur en faire voir. D'ailleurs qui aurait osé porter un œil critique et malin sur le motif de la générosité des révérends pères. C'étaient de si honnêtes gens, de si bonnes gens; on les adorait dans le village: ils faisaient du bien aux hommes et aimaient l'honneur des femmes; tout le monde était content. Mais revenons à ma figure, car je vais avoir une aventure illustre.
A propos de cette figure-là, j'avais un air espiègle qui ne prévenait pas contre moi. J'étais mis proprement; des yeux malins, de longs cheveux noirs me tombaient par boucles sur les épaules, et relevaient à merveille les couleurs de mon visage, qui, quoiqu'un peu brun, ne laissait pas de valoir son prix. C'est un témoignage authentique que je me crois obligé de rendre au jugement de plusieurs très honnêtes et très vertueuses personnes à qui j'ai rendu mes hommages.
Suzon, comme je l'ai dit, avait fait un bouquet pour Mme Dinville (c'était le nom de sa marraine), femme d'un conseiller de la ville voisine, qui venait à sa terre prendre le lait pour rétablir une poitrine dérangée par le vin de Champagne et quelques autres causes.
Suzon s'étant mise dans ses petits atours, qui la rendirent encore plus aimable à mes yeux, il fut dit que je l'accompagnerais. Nous allâmes au château. Nous trouvâmes la dame dans un appartement d'été où elle prenait le frais. Figurez-vous une femme d'une grandeur médiocre, poil brun, peau blanche, le visage laid en général, enluminé d'un rouge champenois, les yeux alertes, amoureux, et tétonnière autant que femme au monde. Ce fut d'abord la première bonne qualité que je lui remarquais: ç'a toujours été mon faible que ces deux boules-là! C'est aussi quelque chose de si joli quand vous tenez cela dans la main, quand vous… Ah! chacun le sien; qu'on me passe celui-ci!
Sitôt que la dame nous aperçut, elle jeta sur nous un regard de bonté, sans changer de situation. Elle était couchée sur un canapé, une jambe dessus et l'autre sur le parquet; elle n'avait qu'un simple jupon blanc, assez court pour laisser voir un genou qui n'était pas assez couvert pour faire penser qu'il serait bien difficile de voir le reste; un petit corset de la même couleur, un pet-en-l'air de taffetas couleur de rose, bichonnée d'un petit air négligé, et la main passée sous son jupon, jugez à quelle intention! Mon imagination fut au fait dans le moment, et mon cœur la suivit de près; mon sort était de devenir désormais amoureux de toutes les femmes qui se présenteraient à mes yeux: les découvertes de la veille avaient fait éclore en moi ces louables dispositions.
—Ah! bonjour, ma chère enfant, dit Mme Dinville à Suzon; eh bien, tu reviens donc me trouver? Ah!… tu m'apportes un bouquet; mais, vraiment, je te suis bien obligée, ma chère fille; embrasse-moi donc! Embrassade de la part de Suzon. Mais, continua-t-elle en jetant les yeux sur moi, quel est donc ce beau gros garçon-là? Comment petite fille, vous vous faites accompagner par un garçon? Cela est joli! Je baissai les yeux; Suzon lui dit que j'étais son frère; révérence de ma part—Ton frère? reprit Mme Dinville; allons donc! continua-t-elle en me regardant et en m'adressant la parole, baise-moi, mon fils. Oh! je veux que nous fassions connaissance. Elle me donne un baiser sur la bouche; je sens une petite langue se glisser entre mes lèvres et une main qui joue avec les boucles de mes cheveux. Je ne connaissais pas encore cette manière de baiser; j'étais tout ému. Je jetai sur elle un regard timide, et je rencontrai ses yeux brillants et pleins de feu qui attendaient les miens au passage et qui les firent baisser. Nouveau baiser de même nature après lequel je fus libre de me remuer, car je ne l'étais guère de la façon dont elle me tenait embrassé. Je n'en étais pourtant pas fâché: il me semblait que c'était toujours autant de retranché sur le cérémonial de la connaissance qu'elle disait vouloir faire avec moi. Je ne fus sans doute redevable de ma liberté qu'à la réflexion qu'elle fit sur le mauvais effet que pouvait produire la vivacité de ses caresses prodiguées avec si peu de ménagement à une première vue; mais ces réflexions ne furent pas de longue durée; elle reprit la conversation avec Suzon, et le refrain de chaque période était: Suzon, venez me baiser. D'abord le respect me faisait tenir écarté.—Eh bien, dit-elle en m'adressant de nouveau la parole, ce gros garçon-là ne viendra donc pas aussi me baiser? J'avançai et j'appuyai sur la joue. Je n'osais encore aller à la bouche: je lui fis un baiser un peu plus hardi que le premier. Je ne fus en reste avec elle que de quelque chose de plus passionné qu'elle mit dans le sien. Elle partageait ainsi ses caresses entre ma sœur et moi, pour me donner le change sur le sujet de celles qu'elle me faisait. Sa politique me rendait justice: j'étais plus habile que ma figure ne le promettait. Je me fis insensiblement si bien à ce petit manège, que je n'attendais pas le refrain pour prendre ma part. Peu à peu ma sœur se trouva sevrée de la sienne; je m'établis dans le privilège exclusif de jouir des bontés de la dame; Suzon n'avait plus que les paroles.
Nous étions assis sur le canapé; nous babillions, car Mme Dinville était grande babillarde. Suzon était à sa droite, j'étais à sa gauche. Suzon regardait dans le jardin et Mme Dinville me regardait; elle s'amusait à me défriser, à me pincer la joue, à me donner de petits soufflets; moi, je m'amusais à la regarder, à lui mettre la main, d'abord en tremblant, sur le col; ses manières aisées, me donnaient beau jeu; j'étais effronté: la dame ne disait mot, me regardait, riait, et me laissait faire. Ma main, timide dans les commencements, mais devenue plus hardie par la facilité qu'elle trouvait à se satisfaire, descendait insensiblement du col à la gorge, et s'appesantissait avec délices sur un sein dont la fermeté élastique la faisait tant soit peu rebondir. Mon cœur nageait dans la joie; déjà je tenais dans la main une de ces boules charmantes que je maniais à souhait. J'allais y mettre la bouche; en avançant on arrive au but. J'aurais, je crois, poussé ma bonne fortune jusqu'où elle pouvait aller, quand un maudit importun, le bailli du village, vieux singe envoyé par un démon jaloux de mon bonheur, se fit entendre dans l'antichambre. Mme Dinville, réveillée par le bruit que fit cet original en arrivant, me dit: Que faites-vous donc, petit fripon? Je retirai la main précipitamment; mon effronterie ne tint pas contre un pareil reproche; je rougis, je me croyais perdu. Mme Dinville, qui voyait mon embarras, me fit sentir, par un petit soufflet qu'elle accompagna d'un sourire charmant, que sa colère n'était que pour la forme, et ses regards me confirmèrent que ma hardiesse lui déplaisait moins que l'arrivée de ce vilain bailli.
Il entra; l'ennuyeux personnage! Après avoir toussé, craché, éternué, mouché, il fit sa harangue, plus ennuyeuse encore que sa figure. Si nous en eussions été quittes pour cela, ce n'aurait été que demi-mal; mais il semblait que le maraud eût donné le mot à tous les importuns du village, qui vinrent tour à tour faire un salamalec. J'enrageais. Quand Mme Dinville eut répondu à bien des sots complimenteurs, elle se tourna de notre côté et nous dit: Ah çà! mes chers enfants, vous reviendrez demain dîner avec moi: nous serons seuls. Il me sembla qu'elle affectait de jeter sur moi les yeux en disant ces derniers mots. Mon cœur trouvait son compte dans cette assurance, et je sentis que, sans faire tort à mon penchant, mon petit amour-propre ne laissait pas d'être flatté.—Vous viendrez, entendez-vous, Suzon? continua Mme Dinville, et vous amènerez Saturnin; c'était le nom que portait alors votre serviteur. Adieu, Saturnin, me dit-elle en m'embrassant. Pour le coup, je ne fus en reste de rien avec elle. Nous sortîmes.