Babeuf accuse les Régisseurs de dilapidation.
Les partisans de la Ferme leur font le même reproche.
La France presque entière s'élève contre l'infidélité et l'inexactitude de leur Administration.
Donc, etc.
La conséquence deviendroit bien plus générale, les conspirateurs seroient bien plus nombreux; mais le nombre doit-il vous effrayer, quand il s'agit du maintien de la Régie et de l'intérêt des Régisseurs. Quel dommage, inappréciable Bion, que Robespierre n'ait pas connu toute la fécondité de vos moyens et le parti qu'il pouvoit tirer de vos talens en conspiration!
Maintenant, si vous voulez de bonne foi mettre à part tout esprit de parti, vous conviendrez que ces Fermiers contre lesquels vous avez tant crié ne diffèrent pas tant de vos régisseurs, et qu'avec moins d'entêtement et de préventions, il eût été peut-être possible de nous entendre. Que voulois-je en effet? assurer au trésor public une somme fixe et une portion éventuelle dans les bénéfices qui pourroient excéder cette somme; tous les moyens pour atteindre ce résultat m'étoient égaux, et si j'avois cru pouvoir y parvenir avec le systême des Régies, vous m'auriez vu un de vos plus opiniâtres partisans, mais je voulois aussi que cette somme fût indépendante de tous les inconvéniens et de tous les risques d'une administration plus ou moins dispendieuse. Sans changer les mots, changez un peu les choses. Par exemple portez à 12 millions le produit net approximé des Postes et Messageries; exigez de vos Régisseurs qu'ils comptent toujours six mois d'avance de la moitié de cette somme au Gouvernement; qu'ils prennent à leur charge toutes les avances et tous les frais d'administration, sauf à les prélever à la fin de l'année sur l'excédent des 12 premiers millions versés dans leur caisse; accordez-leur, dans le surplus, un intérêt quelconque; qu'ils fournissent un cautionnement qui garantisse la solidité de leur gestion, je suis d'accord avec vous et je me range du parti de la Régie. Mais tant qu'on ne m'offrira pour garantie d'un service aussi important, et de la quotité des produits à verser dans la caisse nationale, que la probité, le zèle et l'intelligence de certains individus exploitant pour l'Etat, sans surveillance, sans responsabilité pécuniaire, pouvant disposer des capitaux de la Nation, avec la facilité de diminuer les recettes, d'augmenter les dépenses, de supposer des pertes, on ne me persuadera jamais qu'un pareil systême soit le plus avantageux pour nos finances; je craindrai toujours ce qui est arrivé jusqu'à aujourd'hui, ce qui arrivera dans tous les temps, que les Régisseurs plus intéressés à faire valoir et à conserver leurs places qu'à les bien remplir, n'employent les fonds de la nation à intriguer, à se faire de nombreuses créatures, des partisans chauds, des protecteurs puissans près des premières Autorités, ou des personnages en crédit, pour perpétuer leur gestion et leur brigandage; je me rappellerai toujours ce passage de Rousseau dans ses considérations sur la Pologne, que quand on ne veut que gagner, on gagne beaucoup plus à être frippon qu'honnête homme, que ceux qui manient l'argent apprennent bientôt à le détourner; et je ne serois pas surpris, quand au bout d'une année, avec un pareil systême, la recette balancée avec la dépense ne donneroit pas un restant net de 4 millions.
Je craindrai toujours que ces fonds dont on peut sous mille prétextes et par mille moyens différens, se dispenser de rendre compte, n'aillent avant peu alimenter l'agiotage désastreux de la bourse, le trafic infâme des Usuriers, des Juifs, des Prêteurs sur gage, des Banquiers de Pharaon, de Biribi, etc. de cette nuée d'escrocs et de sangsues qui établissent leurs calculs barbares, et leurs spéculations atroces sur chaque goûte du sang du peuple malheureux.
Adieu, mon cher Bion, j'ai besoin de respirer. Vous voilà maintenant instruit de mes véritables sentimens; Vous trouverez peut-être que j'ai traité bien legèrement un objet de cette importance; mais autrement il eût fallu se fâcher, dire des injures, se livrer à des mouvemens d'indignation ou de pitié, et en vérité le sujet n'en valoit pas la peine.
Salut et Fraternité.
DEFRANCE, Membre du Conseil
des Cinq Cens.
Paris, le 24 Ventôse; an 5.
A PARIS, de l'Imprimerie de FANTELIN, rue de la Grande-Truanderie, nº. 27.