Mon rêve, tour à tour, s'échafaude et s'écroule,
Je ne distingue plus dans quel sens l'express roule;
Un bruit sourd, incessant, grondant, régulier,
Me rythme un air connu que j'avais oublié,
Et peu à peu, tandis que je divague encore,
Une immense fraîcheur vient d'annoncer l'aurore!
Le cauchemar se sauve avec ses noirs dragons;
Le sifflet de l'express, sur les toits des wagons,
Est un drapeau qui flotte et ploie et se renverse.
Le cri pur des oiseaux se meurt en sens inverse,
Et derrière les fils d'un grillage incertain,
Tout renaît et sourit comme au dernier matin.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La douane éveille ceux que la paresse empêche
De voir chaque matin le ciel être une pêche;
Et tout à coup, après cette pénible nuit,
De sommeil maladif et de fiévreux ennui,
Où l'heure ralentit, recule et recommence:
Vallorbe!... Et le glacier comme un sorbet immense!
—On descend des filets les valises de cuir,
On a l'impression de poursuivre et de fuir;
Un bonheur ingénu fleurit les humbles gares.
Voici l'usine rose où l'on fait les cigares,
La vigne où chaque grappe habite un petit sac,
Les mouettes qui sont le leit motiev du lac,
Vevey dont la couleur est si fraîche et si franche
Que tous les jours pour elle ont l'air d'être Dimanche;
Et, sans l'avide espoir d'un nouvel horizon,
Dans le jardin en pente où leur chaude maison
Sous les pétunias bicolores se vautre,
Ces bienheureux Vaudois qui ne savent rien d'autre!
III
J'ai voulu me contraindre et me mettre à l'ouvrage
Mais l'air est imprégné d'un invisible orage;
Une étrange, croissante et nouvelle torpeur
Me fait voir sans désir passer un blanc vapeur,
Coupant avec le fer de sa mouvante hélice,
Un hôtel à l'envers qui tremble dans l'eau lisse.
Un nuage est au ciel, un grand Pégase las;
Un autre, au flanc du mont où dorment des villas,
Un silène ventru couché parmi les vignes.
Les mouettes ont l'air d'être des petits cygnes,
Et le lac paternel balance leur troupeau.
Le glacier s'attendrit sous un rose chapeau,
Et regarde, étonné d'avoir des cimes roses,
Clarens dont Lord Byron a respiré les roses.
Voyageur immobile au creux du doux hamac
Je vogue! Et tout à coup sur le cirque du lac,
Où son reflet disperse une molle fortune,
C'est le quotidien miracle de la lune!
Son limpide ballon somnole au bout d'un fil;
Et je me crois César alangui par le Nil
Lorsque, don qui s'apporte et qui lui-même s'offre,
De vingt-cinq voiles noirs déroulés dans un coffre
Surgissait, svelte ibis, la reine aux ongles peints!
Au-dessus de Montreux les forêts de sapins
Semblent, sur les rochers, d'envahissantes mousses;
Et je songe à l'express plein de sourdes secousses
Où se dévidera, sur un rythme moqueur,
Le triste fil tendu des pays à mon cœur.
[LE SOIR]
Jam Cytherea choros ducit Venus, imminente luna.
HORACE.