Cependant, pour qui sait lire, les naïvetés qu'il renferme sont la preuve d'une aristocratie de solitude. Rien de plus naïf que les princes. Tout les étonne.
Nietzsche écrit dans Ecce Homo: «La France qui possède des psychologues comme Mme Gyp, Guy de Maupassant, Jules Lemaître».
Jules Lemaître était très bon pour moi. Un jour que je lui citais la phrase et que je m'étonnais de cette nomenclature hétéroclite: «Mais, mon enfant, me dit-il, Nietzsche parle de ce qu'on trouve à la gare de Sils-Maria». Ce joli mot éclaire les dangers de la solitude.
Je ne me compare à aucun des princes de la terre et je ne cite ces grands noms qu'à titre d'exemple. Mais la solitude est la solitude. Or, les notes qui vont suivre furent écrites dans la solitude; elles y gagnent et elles y perdent. Elles y gagnent en franchise. Elles y perdent en ce que le contact des capitales nous donne la prudence et la politesse, sans quoi l'autorité joue un rôle de paysan du Danube.
De plus, j'ai coutume de disperser les moutons sitôt que leur troupeau se reforme. J'aurai ainsi, peu à peu, un public très mince et très sûr. J'ai donc l'habitude d'être seul, ou presque. Cet agréable état de solitude littéraire s'ajoute à la solitude de villégiature à laquelle je faisais allusion.
Vivre seul, surtout au bord de la mer, c'est rendre à l'esprit quelque chose de primitif, d'enfantin.
Je connais un petit garçon qui demandait leur âge aux vieilles dames. C'était tantôt soixante-dix v ans, tantôt quatre-vingts. Alors, disait-il, avec un œil de glace, vous n'avez plus longtemps à vivre.
Une pareille grossièreté, qui passe par-dessus tous les fragiles édifices de la civilisation, n'étonne pas un solitaire. C'est avec la même candeur qu'il pense: «Mon œuvre vivra longtemps».
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Les classiques et les romantiques. Racine contre Shakespeare. Voilà une guerre toute simple. Les Grecs et les Troyens face à face. Le progrès nous vaut des guerres plus confuses. Piquons donc comme un plongeur, n'importe où, dans le désordre. Sans le moindre fil d'Ariane, mais avec quelques contrepoisons.