—Bien le bonjour, Dominus vobiscum amen, marmotta le docteur, et leur automobile entraîna les autres sous le regard courroucé du grand vieillard.

On peut brûler une ville; on ne brûle pas un évêque. Ils payèrent cette faute le surlendemain. Pour le moment, le plus ennuyé était un séminariste. Il cherchait son frère dont il était sans nouvelles et avait obtenu de suivre le convoi. Il se pelotonnait sur le siège de la dernière automobile, mais l'œil d'aigle de l'évêque, au passage, avait compté tous les boutons de sa soutane. Il se sentait perdu. Madame Valiche y pensa.—Pauvre vobiscum, dit-elle au docteur, il doit être dans ses petits souliers. Elle appelait vobiscum les prêtres. Mais le docteur dormait. Madame Valiche l'enveloppa d'un châle et prit sa main morte.

Le ciel était rose. Les coqs chantaient. Le canon secouait les vitres. Les talus, les fumées, les caissons, les chevaux étaient roses. Au bord d'un champ de betteraves roses, des dragons sans pudeur étaient accroupis et montraient des lunes roses. D'autres, en chemise, se débarbouillaient. Le passage de ces femmes les stupéfia. La princesse, qui agitait sa main, vit longtemps leurs figures roses avec des yeux ronds et des bouches ouvertes.

—Les coulisses, se disait-elle. Voilà les acteurs, les figurants qui s'habillent.

De pommier en pommier, de poste en poste, ils arrivèrent à une bourgade où l'on transportait les blessés sous une tente ronde, dressée sur la place comme un cirque. La voiture de madame Valiche s'arrêta. Elle ne cherchait pas le feu, elle en cherchait les victimes.

De jeunes médecins accueillirent aimablement, quoique avec surprise, ce renfort inattendu. On ouvrit une caisse, on distribua des bouteilles et on prévint le médecin-chef. Le médecin-chef vit ces civils d'un mauvais œil. Il refusa brutalement les blessés que lui demandait la princesse de Bormes.

—Non, madame! criait-il. La paille, c'est le luxe des blessés. Ils n'ont besoin de rien d'autre. D ailleurs, qu'on laisse donc les blessés tranquilles. Les blessés, ce sera l'encombrement de cette guerre.

[UN MAJOR]

Tous les membres du convoi écoutaient, sans souffler mot. La princesse était prête à rompre. Mais la vulgarité mâte la vulgarité. Le major n'était sensible qu'à cela. Il haïssait le charme de Clémence. Madame Valiche le conquit. Elle plaça le nom de Guillaume avec un bonheur extraordinaire. Le major devint un autre homme. Ses aides se détendirent. Le major refusait de donner ses blessés, mais il permettait qu'on leur distribuât des douceurs et qu'on les pansât. Il indiquait une ferme à neuf kilomètres où les blessés étaient si mal qu'on ne manquerait pas de les céder.

Sous la tente, une trentaine de martyrs agonisaient par terre sur des bottes de paille. Un parfum sans nom, fétide, douceâtre, à quoi la gangrène ajoutait son musc noir, tournait le cœur. Les uns avaient le visage gonflé, jaune, couvert de mouches; d'autres le teint, la maigreur, les gestes de moines du Gréco. Tous semblaient sortir d'un coup de grisou. Le sang se caillait sur les uniformes en loques et ces uniformes n'offrant plus ni teinte exacte ni contour, on ne pouvait comprendre qui étaient les Allemands et qui les nôtres. Une grande stupeur les mariait.