La défense naturelle du fleuve et des inondations protégeait Nieuport contre une grosse surprise. Le colonel Jocaste n'en croyait pas moins à un débarquement nocturne sur des radeaux, par la plage. C'était une crainte chimérique. Il la chérissait. On venait pour cela de bâtir sur la côte, entre Nieuport et l'Yser, un boyau de sapin qui sentait l'hôtel suisse et qui portait le nom du colonel. Cet homme considérait, à juste titre, son boyau comme une des merveilles du monde. Il était, en effet, inutile comme les pyramides, suspendu comme les jardins de Babylone, creux comme le colosse de Rhodes, funèbre comme le tombeau de Mausole, coûteux comme la statue de Jupiter, froid comme le temple de Diane et voyant comme le phare d'Alexandrie. Des guetteurs s'y échelonnaient et tiraient les mouettes.

Les dessous de Nieuport ressemblaient à ceux du théâtre du Châtelet. On avait relié les caves les unes aux autres et surnommé cet égout: Nord-Sud. Chacun des orifices arborait le nom d'une station du Nord-Sud, et ce n'était pas son moindre charme que de vous déverser à la pancarte: Concorde, au milieu des ruines d'un casino.

Une ramification accédait à la cave P. C. du colonel. Cette cave était celle de la villa Pas sans peine, dont par miracle, la salle à manger restait seule debout. Le colonel, les jours calmes, y déjeunait comme un gros rat dans un morceau de gruyère.

Le chef-d'œuvre du secteur, c'étaient les dunes.

[LES DUNES]

On se trouvait ému devant ce paysage féminin, lisse, cambré, hanché, couché, rempli d'hommes. Car ces dunes n'étaient désertes qu'en apparence. En réalité, elles n'étaient que trucs, décors, trompe-l'œil, trappes et artifices. La fausse dune du colonel Quinton y faisait un vrai mensonge de femme. Ce colonel, si brave, l'avait construite sous une grêle d'obus, qu'il recevait en fumant dans un rocking-chair. Elle dissimulait, en haut, un observatoire d'où l'observateur pouvait descendre en un clin d'œil, par un toboggan.

En somme, ces dunes aux malices inépuisablement renouvelées, côté pile, présentaient, côté face, aux télescopes allemands, un immense tour de cartes, un bonneteur silencieux.

Où est la grosse pièce? Où est-elle? À droite? À gauche? Au milieu? Suivez-moi bien. Où est-elle? Droite? Gauche? Boum! Au milieu. Et la pièce, sous une bâche peinte couleur de la dune aux bosses de chameau sur qui pousse un poil d'herbe pâle, reculait et envoyait un obus d'un poids de coffre-fort.

On ne voyait rien. On entendait les cent cinquante-cinq, les soixante-quinze qui débouchent du champagne sec et dont l'obus déchire un coupon de soie, la pièce anglaise dont on ne comprenait jamais d'où elle tirait, les canons contre avions qui couronnent les aéroplanes de petits nuages en boule pareils aux séraphins qui escortent la Sainte-Vierge, la mer du Nord, couleur d'huître, secouant une eau si froide, si grise, si ressemblante à la formule H2O, NaCl, que le désir de s'y baigner ne venait pas plus que de se brûler ou de s'enterrer vif.

La nuit, le ciel et la terre se balançaient à l'éclairage des fusées, comme une chambre et son plafond éclairés à la bougie, quand la flamme remue. S'il y avait du brouillard, il buvardait les éclairs de la canonnade qui ne formaient plus qu'une seule lueur aveuglante, à rendre fou. Sur la mer, au large, se baisaient, se quittaient et gesticulaient les projecteurs. Parfois ils se réunissaient comme des ballerines, et, au bout, on voyait les ventres blancs des zeppelins, en route vers Londres.