—Il y a bien l’histoire du soixante-quinze, répétait-il. Mais mon boyau efface tout.
Ils prirent le thé.
Des bureaucrates, encore des bureaucrates, pensait Guillaume. Il cherchait une brèche. Son but était ce lieu redoutable qu'il entendait la nuit crépiter comme une pièce d’artifice, cette fusillade leste, inégale, semblable aux tic d'un dormeur rêvant qu'il marche.
Le surlendemain le colonel lui on un guide pour la visite aux lignes. Ils partirent à onze heures, au clair de lune.
Au lieu de prendre le système de boyaux si cher au colonel, on lui désobéissait et on gagnait la berge par l'ancienne grande rue de Nieuport. On marchait de barrage en barrage, entre les dominos de quelques pans de murs et de la lune. La lune grandissait ces petites ruines toutes jeunes, et à droite du sable, deux ou trois arbres chloroformés dormaient debout.
Un pont de poutres, de solives, de madriers, de rondins, de barriques s'entrechoquant, traversait l'Yser à son embouchure. L'eau grisé se bousculait, pénétrait tragiquement la mer du Nord, comme un troupeau de moutons entre à l'abattoir.
La nuit, cette eau devenait phosphorescente. Si on y jetait une douille, elle sombrait toute éclairée comme le Titanic. Un projectile y tombant, sa chute allumait au fond un boulevard de magasins splendides.
[LES TRANCHÉES DE MER]
Sur l'autre rive commençaient les tranchées. Guillaume toucha le premier de ces sacs de sable qui protègent la ville creuse et dans lesquels les balles s'enfouissent avec le bruit du frelon dans la fleur.
Le dédale des tranchées était interminable. Guillaume suivait son guide silencieux qui fumait la pipe, empaqueté dans des moufles, des peaux de mouton, des passe-montagnes. On entendait les vagues tantôt derrière soi, tantôt devant, à gauche ou à droite. On tournait sans se rendre compte, et on ne savait jamais où mettre la mer. Quelquefois, l'eau vous montait à mi-jambes.