« Elle m’évoquait cette Muse nue dans sa nudité d’éphèbe, et, ceinte d’un olisbos, se précipitant vers elle, de toute son ardeur artificiellement inépuisable ! « Elle me violait encore des mots et des baisers de sa bouche, du désir de ses mains et de ses yeux, et, se réjouissant de ma craintive défaillance, me torturait sans pitié de l’orgueil factice, dont elle était armée. Triste possession qui ne me possédait pas. Je la revois lasse et découragée, ayant jeté loin d’elle sa ceinture virile et s’abandonnant enfin à mes reposantes caresses.

— C’est là vraiment, dit en souriant Madeleine, une forme imprévue du bovarysme…

— Oui, Madeleine, répondit Raymond, une forme d’un bovarysme physiologique, par lequel ces femmes se conçoivent hommes. Elles sont des hommes. Il y a des hommes qui se conçoivent femmes ; et ce sont vraiment des femmes.

Ils parlèrent ensuite d’eux-mêmes avec discrétion. Raymond ne faisait jamais de confidences à personne ; Madeleine, en toute pureté, s’abandonnait aux spontanéités de ses instincts et de ses passions, se faisant une morale de sa sincérité. Quant à Morangis, il trouvait dans les paroles de Raymond un assentiment à ses curiosités sensuelles. Dionys, blotti dans la robe de Madeleine, écoutait sagement en fumant de blondes cigarettes.


Chaque soir, lorsqu’il abandonnait Simone, Raymond lui remettait une petite lettre bleue, qui était comme la mise au point de leurs sentiments et de leur amour, un éclair de conscience que le lyrisme des mots atténuait.

Il sentait bien, au fond de lui-même, que ces écritures étaient une faiblesse et comme l’aveu d’un doute maladif, mais il ne pouvait résister à ce besoin de s’analyser et de fixer, pour une éternité illusoire, l’essentiel de leurs gestes et de leurs sentiments :

— C’est ma vie que je compose, pensait-il : c’est aussi physiologique que pour les abeilles la fabrication de leur miel… Sans l’agglutination de ma salive mystique, que serait le parfum de Simone ?…

« On n’écrit, pensait-il, que ce qu’on n’a pas complètement vécu, épuisé : c’est un prolongement des rythmes, des accords et des images : une création d’art. Aussi un état de désir cultivé : Je veux que ces heures de solitude soient baignées dans l’érotique mysticité de mes mots, qu’ils s’enroulent à elle comme des bras, qu’ils s’écrasent sur sa chair comme des baisers. Je veux que ma présence lui soit une obsession, qu’elle m’évoque parmi la tentation de mes livres dont elle fut un instant jalouse. Mais je la sais rassurée : elle sait maintenant que mes livres dorment dans leur poussière de pensée morte et que je ne les ouvrirai pas.

XXI