—J'avais entendu M. le docteur donner des explications à Mlle Gertrude, parler de la grande violence du poison et dire qu'il en faudrait bien peu dans une injection pour tuer un homme. De ce moment, l'idée grandit, grandit dans ma tête, car je m'inquiétais beaucoup pour l'avenir de mon fils, et voyais le moyen d'arriver à mes fins sans me compromettre.
—Mais l'aconitine? Comment l'avez-vous eue?
—Le hasard me servit peu de temps après cette conversation du docteur Cébronne et de Mlle Deplémont. Je nettoyais, de grand matin, l'arrière-magasin de M. Darrault, quand je vis que la clef de l'armoire aux poisons avait été oubliée. En l'ouvrant, j'aperçus l'étiquette «aconitine», et j'en pris une petite quantité.
—M. Darrault affirmait que jamais la clef n'était restée à l'armoire? Savez-vous comment la chose est arrivée?
—Oui... l'aide pharmacien, qui est mort depuis, avait fait cet oubli. Ce matin-là, il arriva très inquiet avant que j'eusse quitté le magasin. Il me confia sa faute et je lui promis de n'en rien dire. M. Darrault n'a jamais rien su.
—En prenant l'aconitine, votre dessein était déjà arrêté?
—Pas encore, monsieur le juge... c'est plus tard, quand j'appris que le patron de mon fils voulait vendre son fonds... Lorsque je voyais mon pauvre enfant, il me parlait toujours de son grand désir d'acquérir ce commerce et se désolait de ne pas pouvoir. Alors, je me décidai, tout en attendant l'instant favorable. Quand je sus que Mmes Deplémont allaient partir subitement, je compris bien que c'était le moment d'agir. J'avais une troisième clef que l'on croyait perdue... Le dimanche soir, je suis descendue dans l'appartement, après mademoiselle, et me suis cachée dans la cuisine. Si on m'avait entendue, j'aurais dit que je rentrais pour mon service. Après le départ de mademoiselle, je n'ai pas attendu une minute pour aller chez M. de Chantepy...
—Mais s'il n'avait pas refusé la piqûre proposée par Mlle Deplémont, il n'en eût pas accepté une seconde; comment auriez-vous fait?
—C'était une chance à courir, elle m'a servie... Il n'employait pas la morphine tous les jours.
—Comment, après avoir refusé, a-t-il consenti à votre proposition?