Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions, jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma vie m'empêchait d'y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui explique mon long aveuglement; mais je n'eus jamais l'idée de trouver un homme plus charmant que Paul de Conprat.

Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que j'avais beaucoup admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu. Voilà un sujet psychologique que je livre aux méditations des philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate le fait, je salue la philosophie et je passe.

Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans un château situé près du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. J'étais extraordinairement jolie et, ce soir-là, j'eus un succès fou. Succès si sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me concernant furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile, tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement provoqué par ma beauté.

J'attendais avec impatience M. de Conprat pour l'observer avec des yeux qui commençaient à se dessiller. Il arrivait généralement fort tard, avec trois ou quatre jeunes gens composant la haute société fashionable de la contrée. Ces messieurs, étant blasés dès l'âge le plus tendre, et trouvant extrêmement fatigant, pénible et navrant de valser avec de jolies femmes, faisaient quelques invitations d'un air ennuyé, nonchalant, et assez impertinent, sauf Paul de Conprat, trop excellent, trop naturel, pour ne pas danser avec l'air satisfait que comportait la circonstance. Toutefois je dois dire que mon entrain dissipait l'ennui de ces victimes infortunées de l'expérience comme un beau soleil dissipe un léger brouillard. Je savais si bien les exciter, les émoustiller, les faire tourner à tous les vents de mes fantaisies, que mon oncle disait: «Elle a le diable au corps!»

Honni soit qui mal y pense!

Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent avec Blanche, tandis qu'il m'invitait rarement, sans y mettre ni formes ni empressement. Je redoublai de coquetterie pour attirer son attention; mais que lui importait! sa tête, son cœur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans un coin reculé en refusant énergiquement de danser.

Il y avait quelques instants que je me dissimulais dans les draperies qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient assises, quand je surpris la conversation de deux respectables douairières dont j'avais fait la conquête.

«Reine est ravissante, ce soir; comme toujours elle a tous les succès.

—Blanche de Pavol est plus belle, cependant.

—Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées.