Tantôt je travaillais avec une ardeur nerveuse, car j'avais une passion pour les travaux à l'aiguille; tantôt je regardais le ciel noir, la pluie qui tombait sans interruption; j'écoutais le vent rugir, ce vent de novembre qui pleure d'une façon si lamentable, et je me sentais fatiguée, triste, sans le moindre pressentiment heureux, quoique, dans le même moment, le bonheur accourût vers moi au trot précipité de deux beaux chevaux.

De minute en minute, et à la dérobée, je jetais un coup d'œil sur Paul. Il regardait Blanche avec une expression qui me donnait envie de l'étrangler.

«A-t-il l'air stupide, me disais-je, avec ses yeux grands ouverts, fixes, presque hébétés! Oui, mais si j'étais à la place de Blanche, s'il me contemplait de la même manière, je le trouverais charmant, plus séduisant que jamais. Ô bêtise, ô inconséquence humaines!»

Et je piquai mon aiguille avec tant de rage qu'elle se cassa tout net.

En cet instant, nous entendîmes une voiture approcher du château. Mon oncle plia son journal, Junon dressa l'oreille en disant: «Voilà une visite!» et, quelques secondes plus tard, on introduisait près de nous l'ami de mon oncle et son attaché d'ambassade.

Je ne sais pourquoi ce titre était inséparable, dans mon esprit, de la vieillesse et de la calvitie. Cependant, non seulement M. de Kerveloch sur son portrait, je n'avais jamais vu d'homme aussi bien physiquement.

Quand il entra, j'eus la pensée que sa belle tête renfermait des idées matrimoniales. Il avait trente ans; sa taille était assez élevée pour que Paul, auprès de lui, parût transformé en pygmée; son expression était intelligente, hautaine, et telle que personne, à première et même à seconde vue, ne lui eût octroyé l'auréole de la sainteté. Assez froid, mais courtois jusqu'à la minutie, il avait de grandes manières et une aisance qui subjuguèrent Blanche séance tenante.

M. de Kerveloch la regarda avec admiration, et lorsque, se levant pour partir, je le vis debout près d'elle, je constatai avec une joie secrète qu'il était impossible de voir un couple mieux assorti.

Chacun, je crois, fit à part soi la même remarque, car Paul nous quitta avec un visage assombri. Junon joua dix fois de suite la dernière pensée de Weber ou quelque chose d'aussi ennuyeux, indice chez elle d'une grande préoccupation, tandis que mon oncle nous observait l'une et l'autre d'un air soucieux et narquois. M. de Kerveloch vint déjeuner le lendemain au Pavol; trois jours après, il demandait la main de Blanche, et deux semaines avaient passé sur ce fait lorsque j'écrivis au curé:

«Mon cher curé, l'homme est un petit animal mobile, changeant, capricieux; une girouette qui tourne à tous les caprices de l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui le petit animal en question.