Elle était si loin de Péterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empêcher de tressaillir.
—Pardon, répondit-elle en se remettant. Je pensais à autre chose. De quoi parliez-vous?
—Du nouvel orphelinat fondé par la comtesse Brazof; elle a acheté une maison au vieux Pétersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui resteraient orphelines. Vous en êtes sans doute?
—Non, répondit Nadia.
—Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interrogée.
—Parce que toutes ces histoires-là finissent de même. Ou bien on n'a pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas d'employés, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner, voyant que cela n'avance à rien. Je ne suis pas pour les charités collectives.
Un murmure d'approbation s'éleva du sein du groupe. Nadia eût dit exactement le contraire, que l'approbation eut été la même. Il y avait là une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un général-major de trente-deux ans et deux attachés au ministère des affaires étrangères, qui étaient absolument abrutis par l'adoration que leur inspirait la jeune princesse.
—Vous êtes si bonne, princesse! s'écria le général, vous faites plus de bien à vous seule...
—Chut! fit la jeune fille en portant son éventail à ses lèvres, respectez la musique!
La cour de Nadia tomba aussitôt dans un recueillement profond, et tout le monde s'appliqua à écouter avec l'attention la plus soutenue le pot pourri quelconque qu'exécutait l'orchestre militaire. Nadia échangea un coup d'œil railleur avec son père, confident de toutes ses malices, et ils se sourirent à la dérobée, puis reprirent l'apparence du sang-froid.