—Il vous arrive donc de ne savoir à quoi penser? demanda Nadia en relevant la tête pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit?

—Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le cœur pleins de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,—ni encouragées,—ajouta-t-il plus bas, ces pensées sont des compagnes sans gaieté. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, naît ou se marie?

—Peu de morts, et pas intéressantes, repartit le prince; pas de naissances, que je sache; mais des mariages,—tant qu'on en voudra. Olga Rézine épouse Bachmakof; Moraline épouse mademoiselle Kouref... attendez... Natacha Doubler épouse le vieux Serguinof...

—Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant.

La voix de Nadia s'éleva un peu tremblante de colère ou d'émotion.

—Autant d'un côté que de l'autre, dit-elle.

La musique se taisait en ce moment; ils étaient loin des conversations bruyantes; le seul bruit qui accompagnât sa voix était celui des eaux jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins.

—Natacha épouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et Serguinof épouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien élevée, et qu'elle va lui faire un intérieur agréable pour ses vieux jours. C'est un mariage d'intérêt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte, elle qui a un million de dot, d'épouser Bachmakof qui en a un et demi? N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de filles généreuses et désintéressées, pour que tout mariage soit un trafic ou un placement à de gros intérêts?

—Permettez, princesse, dit le général-major en se rengorgeant; la richesse serait-elle, dans vos idées, un obstacle aux sentiments?

—Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience, et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est très-naturel, et ils font très-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux à faire! Mais que voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est réservé, à ces êtres qui n'ont rien à faire dans la vie que de s'amuser partout où l'on s'amuse et de s'ennuyer à la maison, quand ils sont seuls? Tant qu'ils sont jeunes, à force de se traîner réciproquement au bal, au théâtre, à l'étranger, à Karlsbad ou à Monaco, ils passent le temps tant bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont lassés, écœurés l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de leur jeunesse, du temps où ils croyaient s'aimer?