—S'il était ruiné, mon père, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi bien disposé à l'accepter pour gendre?
—Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'âme assez vile... Tu es assez riche pour deux, Nadia, et un honnête homme ruiné n'en est que plus un honnête homme!
Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restèrent tous deux immobiles, fort émus.
—Il est ruiné, mon père, reprit Nadia avec un accent de fierté; je l'ai ruiné; j'en suis heureuse, mon âme est pleine d'orgueil quand je songe qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entière.
Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui longeaient l'avenue.
—Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien.
L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut terminée, il garda le silence.
—C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en médecin avec une trousse? Vous ferez des saignées, Korzof; tu poseras des sangsues?—car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis plus résister. Tu tâteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au degré de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si ça ne brûle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomètre dans ta poche, pour vérifier la température de tes malades? C'est du plus haut comique... Et du diable, à présent, si je voudrais qu'il en fût autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous allez donc être ridicules tous les deux! Mon Dieu!
Il éclata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle:
—Mon Dieu! que c'est drôle! s'écria-t-il; j'en ris aux larmes!