La cérémonie tirait à sa fin, le prêtre adressa une courte exhortation à ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna de s'embrasser, afin que l'Église consacrât ce premier baiser par sa présence. Ils obéirent, la jeune femme avec une indifférence passive, Féodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son père avaient dû assister à cette cérémonie, sans quoi tout le pays eût cru l'intendant tombé en disgrâce. Ils s'approchèrent tous deux des nouveaux époux, qui venaient d'offrir leurs dévotions aux images placées sur l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son doigt une bague ornée d'un diamant et la remit à la jeune femme, qui rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les mariés, qui regagnèrent à pied leur domicile, où les avait devancés le petit garçon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image sainte, destinée à rappeler à leurs prières le souvenir de cette journée.
Féodor Stepline s'était montré impassible pendant la cérémonie; il passa devant la foule le front haut, conduisant comme si elle eût été la plus belle des créatures, sa jeune épouse ridiculement empaquetée dans des vêtements de couleur voyante. Il garda le même sang-froid sous le parvis et sur la place; mais, à ce moment, Nadia, qui traversait le cimetière au bras du prince pour rentrer au château par le plus court chemin, rencontra le regard du nouveau marié, qui la suivait avec une expression farouche. Instinctivement, elle se serra contre son père.
—Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson?
—Oui, mon père, ce n'est rien.
Et elle parla d'autre chose.
Après cet événement, qui défraya pendant longtemps les discours du village et des environs, le calme le plus parfait s'établit sur le château; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivèrent régulièrement deux fois par semaine, parlant, malgré la saison, qui ne prêtait guère aux études sérieuses, de travaux sans relâche et de recherches ardentes. Nadia répondait, racontait sa vie, espérant dans l'avenir, parlant des trois années, à peine entamées, qui les séparaient encore de leur réunion, comme d'un jour qui s'achèverait bientôt...
Tout à coup, un fait sans précédent se produisit un matin: la poste n'apporta point de lettre de Korzof.
—C'est un retard, dit Roubine; il aura manqué le courrier.
—Sans doute, répondit la jeune fille sans détendre les traits de son visage douloureusement contractés.
Elle alla ce jour-là dans les jardins, comme de coutume, fit sa tournée dans les écuries, les étables, les granges, s'assura, seule ou accompagnée de son père, que l'ordre accoutumé régnait partout, puis elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se déroulaient sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta longtemps assise à sa fenêtre fermée, regardant le petit lac qui brillait au bout du parterre. La nuit était froide, car octobre approchait; mais les poêles, chauffés dans le jour, répandaient une chaleur égale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur l'étang avec une clarté métallique et presque cruelle, qui fit mal à Nadia. Elle se détourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre à parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir à les comprendre; elle gagna son lit, espérant que le sommeil l'amènerait paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine à s'endormir, et son repos fut agité par des rêves inquiets.