Mais Korzof était doué d'une ferme volonté; de plus, il n'avait point de sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en même temps, il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons. Avec le temps et une inépuisable patience, il arriva à ses fins; le jour vint où le vrai règlement, définitif et immuable,—jusqu'à nouvel ordre,—trôna sur tous les murs, imprimé sur grand papier et encadré de bois noir.
Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place à l'homme sérieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgré les supplications réitérées de bon nombre de membres de l'aristocratie pétersbourgeoise, qui eussent été heureux d'avoir pour médecin un des leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refusé de se faire une clientèle en dehors de l'hôpital. Tout au plus, dans les cas d'accident, consentait-il à donner les premiers soins, et encore sous la condition expresse que ce serait à titre gracieux. Les malades de l'hôpital, portés maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a l'emploi de son temps; encore avait-il dû s'adjoindre plusieurs aides, et le concours d'un chirurgien renommé.
La première fois que le jeune médecin se vit en face d'un homme qui attendait de lui la vie ou la mort, pauvre être inconscient, abattu par la souffrance, indifférent désormais à tout, hormis à un souffle de bien-être qui le relèverait; la première fois qu'après avoir reconnu la gravité du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit obligé de puiser dans les ressources de sa mémoire, de son raisonnement, de sa science, et d'écrire une ordonnance, il se sentit trembler de la tête aux pieds. S'il se trompait? Si la mort allait venir à son ordre, au lieu de la santé? Jusqu'à quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain le cadavre de cet homme, tué par lui,—ou simplement laissé mourir par la faute de son ignorance ou de son erreur?
Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui, pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:
—Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.
Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui montra l'ordonnance.
—C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que du bien.
—C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y viendra.
Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena devant le bonhomme.
—C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un homme de mourir.