Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne—car il eût dédaigné les cafetans que portait son père—venaient de chez un petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté au gain, que rien ne démentait d'ailleurs.
La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage, perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme, resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche, toujours grande dame,—peut-être toujours belle,—alors que sa femme n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans une pauvre sotte sans malice et sans jugement.
—Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il.
Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.
—Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille, qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient fraîches et les yeux brillants.
—Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.
Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume, coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher. Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame, comme des animaux rares ou des objets de curiosité.
—Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants. Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch.
Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le complément nécessaire de leur aumône.
Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.