Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une douce pitié.

—Je t'assure, lui dit-elle, répondant à la pensée intérieure de son frère, je t'assure qu'elle est très-bonne au fond; elle est pleine de qualités précieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend injuste.

—À qui le dis-tu! fit-il en se détournant.

Après un silence, il reprit:

—Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une académie de province, Moscou ou Kief; je crois que là-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici.

Sa sœur ne répondit rien, mais resta toute pâle, les yeux fixés sur lui, attendant une explication.

—Je ne suis plus ici ce que j'ai été, reprit-il. Je ne sais si c'est parce que je suis un pédant insupportable, toujours prêt à morigéner, mais Sophie n'est pas seule à s'éloigner de moi: Pierre aussi cherche d'autres amitiés. Il s'est lié depuis peu avec un certain Nicolas Stepline, dont je n'augure rien de bon.

—Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mémoire; ce nom ne m'est pas inconnu.

—C'est un de ces jeunes gens de provenance plébéienne, qui n'ont plus les vertus du peuple et qui n'ont pas su acquérir celles des classes supérieures: il est mal élevé, sournois, grossier dans le fond, quoiqu'il s'efforce de paraître modeste; impossible de m'expliquer ce qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car notre Pierre est tout l'opposé de ce garçon désagréable... Eh bien, ils sont toujours ensemble; la seule chose qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore songé à l'amener ici.

Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'épaule de sa sœur: