Un homme de robe à la ville, et le même à la cour, ce sont deux hommes. Revenu chez soi, il reprend ses moeurs, sa taille et son visage, qu'il y avait laissés: il n'est plus ni si embarrassé, ni si honnête.
9 (IV)
Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusques à six chevaux pour allonger un équipage, qui, avec un essaim de gens de livrées, où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou à Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mariées, avec Jason, qui se ruine, et avec Thrason, qui veut se marier, et qui a consigné.
10
(V) J'entends dire des Sannions: «Même nom, mêmes armes; la branche aînée, la branche cadette, les cadets de la seconde branche; ceux-là, portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres d'une bordure dentelée.» Ils ont avec les Bourbons, sur une même couleur, un même métal; ils portent, comme eux, deux et une: ce ne sont pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peut-être dans leur coeur trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec de grands seigneurs qui en sont contents: on les voit sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute-justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritait le bannissement; elles s'offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur les meubles et sur les serrures, elles sont semées sur les carrosses; leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers aux Sannions: «Votre folie est prématurée; attendez du moins que le siècle s'achève sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-père, qui lui ont parlé, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps. Qui pourra dire comme eux: «Là il étalait, et vendait très cher»?
(VII) Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on dise d'eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils n'aiment à la faire. Ils font un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'ils ont donné; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et mystère sur de certaines femmes; ils ont réciproquement cent choses plaisantes à se conter; ils ont fait depuis peu des découvertes; ils se passent les uns aux autres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un d'eux, qui s'est couché tard à la campagne, et qui voudrait dormir, se lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, passe un cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil: le voilà chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouillé et recru, sans avoir tué. Il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout le jour à manquer des grives ou des perdrix.
(VII) Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire: Ma meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au laisser-courre; il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs; il a un cor. Il ne dit pas, comme Ménalippe: Ai-je du plaisir? Il croit en avoir. Il oublie lois et procédure: c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne reconnaîtrait pas aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où l'on va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses confrères, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf de meute, comme il s'est étouffé de crier après les chiens qui étaient en défaut, ou après ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu'il a vu donner les six chiens. L'heure presse; il achève de leur parler des abois et de la curée, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.
11 (V)
Quel est l'égarement de certains particuliers, qui riches, du négoce de leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent, par une dépense excessive et par un faste ridicule; les traits et la raillerie de toute une ville, qu'ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi!
Quelques-uns n'ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies plus loin que le quartier où ils habitent: c'est le seul théâtre de leur vanité. L'on ne sait point dans l'Île qu'André brille au Marais, et qu'il y dissipe son patrimoine: du moins, s'il était connu dans toute la ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu'entre un si grand nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes choses, il ne s'en trouvât quelqu'un qui dirait de lui: Il est magnifique, et qui lui tiendrait compte des régals qu'il fait à Xanthe et à Ariston, et des fêtes qu'il donne à Élamire; mais il se ruine obscurément: ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes qui ne l'estiment point, qu'il court à l'indigence, et qu'aujourd'hui en carrosse, il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller à pied.