ISMENIE.

Page, dites au Roy qu'il m'excuse de grace,
Que tantost, s'il luy plaist, au retour de la chasse,
Il ne tiendra qu'à luy de m'en venir parler;
Mais qu'à mon grand regret je n'y sçaurois aller.
Au moins pour tout le jour me voila déchargée
Du pesant entretien dont il m'eust affligée.

CELIE.

Oüy, mais le conviant de venir à ce soir,
C'est jusques à minuit qu'il nous le faudra voir.

ISMENIE.

Il sera bien grossier s'il ne prend ma responce
Plustost pour un refus que pour une semonce.

CELIE.

Il sera ce qu'il est jusques au dernier point,
Mesme le cœur me dit qu'il ne chassera point,
Je croy que vostre Altesse est trop infortunée
Pour avoir en sa vie une bonne journée.

ISMENIE.

Qu'il est bien vray, Celie, & que depuis dix ans
J'ay donné peu de treve à mes regrets cuisans;
Que j'ay souffert de maux, & que l'on m'en prepare
En me sacrifiant à ce Prince barbare,
Insuportable en tout, comme en tout imparfait,
Et pour qui le bon sens n'a jamais esté fait:
A quoy de mes malheurs l'aveugle connoissance
Que vous donna vostre art au poinct de ma naissance,
Sçavant Prince Yolas? à quoy tant de soucy,
Si vos precautions ont si mal reussy?
Pour destourner de moy ces fieres destinées
On devoit arrester le cours de mes années,
Et confirmant le bruit que l'on en fit courir
Dés mon troisiesme lustre il me falloit mourir,
Mon terme eut esté court, mais pour le moins ma vie
Eust ignoré les maux dont elle est poursuivie
Ma mort eust prevenu ce que tousjours depuis
J'ay souffert de remors, de craintes & d'ennuis,
Et l'on verroit encor plein d'honneur & de gloire
Ce Phœnix des Amans, si cher à ma memoire,
Au moins n'eut-il pas eu cette funeste amour
Qui me priva de joye en le privant du jour:
Dieux! au respect du bien que ce malheur nous oste
La satisfaction fut pire que la faute;
Vous fustes, cher Lepante, ô cruel souvenir!
Trop prompt à m'offencer, & trop à vous punir,
Vostre indiscretion en toute chose égale
Me fut en tous les deux également fatale:
Pourquoy m'offenciez-vous? ou pourquoy l'ayant fait
Punissiez-vous sur moy vostre propre forfait?
Il valoit mieux laisser vostre audace impunie
Que d'en punir Lepante aux despens d'Ismenie,
Ce que la passion, indiscrette de soy,
Vous fit mal à propos entreprendre sur moy;
Ce baiser malheureux pris contre ma defence,
A toute extremité n'estoit pas une offence,
Qu'un long bannissement ou des yeux ou du cœur
N'eut encore punie avec trop de rigueur:
Helas! mon indulgence en fut cause en partie,
Mille fois, mais trop tard, je m'en suis repentie,
Mon indiscretion vous fit estre indiscret,
Et j'en devrois mourir de honte & de regret;
Ma faute est à la vostre à peu prés comparable,
Mais la mort a rendu la vostre irreparable,
Mon dueil inconsolable, & mes justes remors
Ne vous osteront pas du triste rang des morts.