Je ne vous diray point le trouble qui suivit
La nuict pleine d'horreur que le sort vous ravit,
Ny le dueil de la Cour, ny celuy de la ville
Apres qu'à vous treuver tout soin fut inutile,
Certes quand la Provence eust ses Princes perdus,
On n'eust pas plus de cris dans Marseille entendus,
Les plaintes de vos gens, & de vos domestiques
Ne se distinguoient pas d'avecques les publiques,
Tout chacun affligé d'une extreme douleur
Plaignoit également cet extreme malheur:
Mais pour comble d'ennuis cette jeune Princesse
Receut vostre disgrace avec tant de tristesse,
Qu'à la fin son esprit si grand & si bien fait,
Apres s'estre égaré, se perdit tout à fait,
Jamais dans ces transports n'ayant dit autre chose
Sinon, Lepante est mort, & nous en sommes cause.
Le feu Prince Iolas à qui m'avoit donné
Vostre pere & mon Roy le vaillant Prytané,
A travers la noirceur de sa melancolie
Descouvre le premier sa naissante folie,
S'advise incontinent de m'envoyer querir
Pour voir si par mon art je la pourrois guerir:
Mais ayant peu d'espoir du salut de sa fille,
Pour couvrir en tout cas l'honneur de sa famille,
Il fait courre le bruit qu'elle est au monument,
Ce que l'on croit par tout d'autant plus aysement
Que pour faciliter cette fourbe funeste
J'asseure en Medecin qu'elle est morte de peste:
Car comme chacun sçait, c'est un mal que souvent
Apporte dans nos ports le traficq du Levant,
Et dont cette Cité populeuse & marchande
Reçoit quasi tousjours une perte assez grande;
Que le Prince à dessein avoit choisi la nuit
Pour la faire inhumer & sans pompe & sans bruit.
LEPANTE.
Donc personne que vous ne sçavoit l'artifice?
EVANDRE.
Non, Seigneur, hors Zerbin, ma femme, & la nourrice,
L'entreprise entre nous se mesnagea si bien
Que tous ses autres gens n'en découvrirent rien;
J'avois dans la Provence une terre assez belle,
J'abandonne la Cour, je fais maison nouvelle,
Et par l'ordre du Pere y meine avecque moy
Sa fille, la nourrice, & son homme de foy:
Là pour sa guerison mes soins continuerent
Tant qu'au bout de deux ans ses maux diminuerent,
J'en advertis le Prince, il accourt promptement,
Et remarquant en elle un peu d'amendement
Vint plus souvent depuis dans nostre solitude
Sans suitte, & sous couleur d'y vacquer à l'estude;
Car d'un soin curieux les Astres observant,
On sçait assez par tout qu'il y fut tres-sçavant,
Enfin, apres neuf ans, cette fille cherie
Retourne avec son pere absolument guerie,
Et r'entre dans Marseille avec un appareil,
Comme en resjoüissance, en beauté nompareil;
Mais le pauvre Seigneur d'une fin naturelle
Quitta bien-tost apres sa dépoüille mortelle;
Ma femme, la Nourrice, & Zerbin en six mois,
Pour me laisser tout seul, le suivirent tous trois.
LEPANTE.
Et le peuple indiscret sçait-il cette advanture?
Ou s'il croit que les morts quittent la sepulture?
EVANDRE.
Nullement.
LEPANTE.