Les mœurs anglaises sont curieuses. Leur isolement, leurs habitudes monacales exaltent les passions en les concentrant. Un reste de puritanisme les aggrave.
Là, règne cette dangereuse maxime qu'une austérité rigoureuse est la seule sauvegarde de la vertu. Le mot le plus innocent effraye; le geste le plus naturel devient un attentat. Les sentiments, ainsi réprimés, ou s'étouffent ou éclatent d'une manière terrible. Tout pour le vice ou tout pour la vertu, point de milieu; les caractères se complaisent dans l'extrême, et l'on voit naître des pruderies outrées et des monstres de licence; il y a des dévotes qui craignent de prononcer le mot shirt (chemise) et des femmes hardies, montrant dans l'accomplissement de la faute suprême la plus douce sérénité.
La société de Vigilance Nationale n'a rien à faire avec notre livre. La pruderie légendaire de nos voisins doit nous préserver de ses démarches; aussi, est-ce avec peine que nous avons vu le Parquet français donner suite à des dénonciations venues d'Outre-Manche. Si la justice française—dont le rôle est de se prononcer moins sur la forme que sur le fond de tout ouvrage incriminé—continue à prêter une oreille attentive et complaisante aux dénonciations hypocrites des puritains anglais, nous verrons bientôt ceux-ci s'abattre sur les étalages de nos librairies.
Ils en supprimeront tout ce qui ne leur conviendra pas,—à moins que ce ne soit pour emporter et lire, quand ils seront seuls, bien seuls, ces pages défendues qu'ils sont les premiers à honnir… en public…
Et quand on songe aux livres qu'ils trouvent immoraux, on frémit à la pensée d'être bientôt obligé de se passer de lire autre chose que la Bible.
La Bible! Ah! messieurs, entendons-nous! Voilà un livre qui vous est cher et qui nous appartient aussi bien qu'à vous, mais nous avons pris la précaution de l'expurger, et si la lecture en est ennuyeuse, du moins ne présente-t-elle aucun danger, tandis que telle que vous l'avez traduite, nous n'en permettrions la lecture à nos enfants que lorsqu'ils pourraient justifier de leurs quarante-cinq ans!
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C'est ici que se place une admirable page de la préface de la Chanson des Gueux[1]:
[1] Jean Richepin. La Chanson des Gueux. Édition définitive, Paris, M. Dreyfous, 1881.
La gauloiserie, les choses désignées par leur nom, la bonne franquette d'un style en manches de chemises, la gueulée populacière des termes propres n'ont jamais dépravé personne. Cela n'offre pas plus de dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne paraît sale qu'aux chercheurs de saletés.
Ce qui trouble l'imagination, ce qui éveille les curiosités malsaines, ce qui peut corrompre, ce n'est pas le marbre, c'est la feuille de vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne qui raccroche les regards, cette feuille de vigne qui rend honteux et obscène ce que la nature a fait sacré.
Mon livre n'a pas de feuille de vigne et je m'en flatte. Tel quel, avec ses violences, ses impudeurs, son cynisme, il me paraît autrement moral que certains ouvrages, approuvés cependant par le bon goût, patronnés même par la vertu bourgeoise, mais où le libertinage passe sa tête de serpent tentateur entre les périodes fleuries, où l'odeur mondaine du lubin se marie à des relents de marée, où la poudre de riz qu'on vous jette aux yeux a le montant pimenté du diablotin, romans d'une corruption raffinée, d'une pourriture élégante, qui cachent des moxas vésicants sous leur style tempéré, aux fadeurs de cataplasme. La voilà, la littérature immorale! C'est cette belle et honnête dame, fardée, maquillée, avec un livre de messe à la main, et dans ce livre des photographies obscènes, baissant les yeux pour les mieux faire en coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allègrement de la croupe, et portant au coin de la lèvre, en guise de mouche, une mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette littérature!
La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras, je l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu ivre, haute en couleur, dépoitraillée au grand air, salissant ses cottes hardies et ses pieds délurés dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or chaud des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des refrains d'argot, des gaietés de femme du peuple, et tout cela pour le plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrière-pensée de luxure, non comme une mijaurée libidineuse qui laisse voir un bout de peau afin d'attiser les désirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien comme une belle et robuste créature, qui n'a pas peur de montrer au soleil ses tétons gonflés de sève et son ventre auguste où resplendit déjà l'orgueil des maternités futures.
Par la nudité chaste, par la gloire de la nature, si cela est immoral, eh bien! alors, vive l'immoralité! Vire cette immoralité superbe et saine, que j'ai l'honneur de pratiquer après tant de génies devant qui l'humanité s'agenouille, après tous les auteurs anciens, après nos vieux maîtres français, après le roi Salomon lui-même, qui ne mâchait guère sa façon de dire, et dont le Cantique des Cantiques, si admirable, lui vaudrait aujourd'hui un jugement à huis-clos.