— Hé quoi, fis-je un peu après, ne m’accompagnerez-vous pas ce soir au casino ?
— Ce soir, me répondit Calixte avec une certaine solennité, nous dînons, ma femme et moi, chez notre oncle Pothin Paterin. D’ailleurs, serais-je libre, mon cher ami, que j’aurais le regret de vous fausser compagnie. Un Lyonnais qui se respecte ne va pas au Casino.
— Au diable votre respect ! m’écriai-je impatienté.
Nous nous séparâmes assez brusquement. Calixte avait ses affaires. J’avais les miennes et je me sentais assailli de sentiments violents : « Quelle est donc cette ville, me disais-je, où la respectabilité est si ombrageuse, où l’on mange dans de louches estaminets une nourriture divine, où les places sont en complet désaccord avec leurs monuments, et où les gens, avec des airs de conspirateurs, ont des pudeurs de séminaristes ? »
Rue du Griffon, au rez-de-chaussée : Tristan-Miron, Unis et Façonnés. J’entrai. Une grande salle fort élevée aux murs nus, une banque au milieu, et çà et là, un peu partout, des cartons et des ballots, des échafaudages de cartons, des pyramides de ballots. Un jour chlorotique. Des employés de tout âge et de toutes conditions… Je demandai à voir l’un de ces messieurs. On m’introduisit auprès de M. Miron, dans l’espèce de cellule monacale qui lui sert de bureau. Il fut aimable et doux, lui que j’avais vu, un jour, chez mon père, impérieux dans ses gestes et fécal dans ses vitupérations. Il savait que j’étais venu tard aux affaires et un peu à contre-cœur. N’avais-je pas vingt-sept ans ? Il me parla de mes études. Il me dit que je ne devais pas me laisser éblouir par mon diplôme des Hautes Études Commerciales, que celui-ci ne signifiait pas nécessairement que j’eusse un sens des affaires très avisé. Je me permis de lui faire remarquer que je parlais du moins assez correctement l’anglais, l’allemand et l’italien. A cela, il hocha la tête et me répliqua que pour faire un bon commerçant, il fallait, comme les autres, « passer par la filière ». Il me parla enfin de mes appointements, mais avec une discrétion telle que j’aurais cru manquer de délicatesse en lui demandant des explications. Je devinai pourtant qu’ils seraient suffisamment légers pour m’interdire toute présomption. D’ailleurs, puisque j’étais contraint à « passer par la filière », et que la filière n’a jamais signifié, en bon français, qu’une suite d’épreuves, je devais avant tout me cuirasser de patience. Nous nous quittâmes cordialement. Quoique je ne fusse rien — qu’un employé, M. Miron daigna me reconduire.
Je passai une fin d’après-midi enchanteresse sur les quais de la Saône d’où j’admirai la silhouette auguste de Fourvière dans l’embrasement du couchant. Je dînai à l’hôtel ; puis, désireux de glaner quelques premières impressions sur le Lyon nocturne, je partis en flânant à travers la ville. Je ne quittai pas la presqu’île. Je parcourus beaucoup de rues obscures où de rares passants semblaient fuir quelque danger mystérieux et menaçant. De grands chats noirs efflanqués, troublés dans leurs amours, s’enfuyaient à mon approche avec des miaulements lamentables. Rue Victor-Hugo, une fille minable me fit des propositions dénuées d’innocence. Elle les réitéra sans doute au militaire qui me suivait à quelques pas car l’homme jeta, sans s’arrêter, un juron retentissant. Et parfois m’arrivait aux oreilles une sorte de grondement sourd, pareil à celui
Des lourds canons roulant sur le pavé des villes.
« Ce ne peut être, me disais-je, qu’une grosse artillerie en marche ». Mais je me trompais. Ce n’était, comme me l’affirma le lendemain Calixte, que le défilé pacifique et familier des pesants tonneaux de vidange d’une compagnie lyonnaise. A minuit, un reste d’humanité errait encore aux abords de la place Le Viste. Je rentrai à l’hôtel dans une extrême perplexité.
« Où est donc, me demandais-je, le Lyon où l’on s’amuse ? Calixte aurait-il dit vrai ? N’y aurait-il qu’un Lyon où l’on travaille ? Ne vivrait-on ici que pour travailler et dormir, dormir et puis travailler ? Quelle ville étrange ! »
Je m’endormis à une heure avancée. Un rêve burlesque agita mon sommeil. Calixte, méconnaissable, les yeux fous, les oreilles pointues et velues, les narines frémissantes, tel un faune lubrique, s’efforçait de m’entraîner malgré moi au casino. Et tout en résistant, je lui criais : « Contenez-vous, Calixte, et songez à notre commune réputation ! Qu’en penseraient notre oncle Paterin, notre oncle Grivolin, notre cousin Sévère, et M. Taffarel et MM. Tristan-Miron qui m’ont promis de me faire passer par une suite d’épreuves ?