3º Un canard artificiel.

«Dans ce canard, dit le célèbre automatiste, je présente le mécanisme des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale, le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la sortie.

»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les gestes que ferait un animal vivant.»

Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de connaître les moyens à l’aide desquels la nourriture prise par l’animal se transformait en excréments par une imitation parfaite des opérations de la nature! Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance l’œuvre du grand maître.

Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.

A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant son génie pour l’escamotage.

Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante fonction.

On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate, laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances. L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie, composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur riait de la crédulité du public.

Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son savoir et pour son savoir-faire.

Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.