M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.

L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode, qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80 centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se trouvait un échiquier.

Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.

Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.

Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et deux pour l’échec à la Reine.

Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position désespérée.

Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit trois signes de tête. Le Roi était mat.

—Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait Worousky?

Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la partie.

—Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.