C’était Talon, revêtu des deux bosses de coton et de l’habit pailleté.
Notre nouvel artiste s’acquitta avec un rare talent de la danse excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos.
Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya une révérence dans l’esprit de son rôle, mais il la fit si malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le côté sans pouvoir se relever.
On s’approche en toute hâte, on soutient le blessé. Il se remet un peu; il veut parler; on écoute; il se plaint d’une côte cassée et demande avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend à ses désirs et un domestique se hâte d’apporter des pilules d’une grosseur exagérée.
Le public, qui jusque-là compatissait à la douleur de Polichinelle et se tenait dans un silencieux attendrissement, commence à flairer une plaisanterie. Il sourit d’abord, puis rit aux éclats, lorsque le malade prenant une des pilules, l’escamote habilement en feignant de l’avaler tout d’un trait. Une seconde suit la première, et la demi-douzaine ayant pris la même route, Polichinelle se trouva tout à fait remis, salua gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants hurrahs.
Philippe venait de faire sa première séance: le confiseur avait troqué le bâton de sucre d’orge pour celui de magicien.
Cette scène burlesque eut un succès fou. Les recettes qu’elle fit faire, chaque soir, vinrent réconforter la situation financière du directeur et de son habile associé, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait liquidé son fonds de boutique dans ses représentations, n’eut plus qu’à fermer la porte. Il partit pour donner dans d’autres villes des représentations de son nouveau talent.
Où le nouveau magicien avait-il puisé les éléments de son art? Je l’ignore. Il est probable (c’est toujours avec des probabilités que se comblent les lacunes de l’histoire), il est probable que Talon avait appris l’escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu’il y a de certain, c’est que la séance qu’il donna devant les naïfs spectateurs d’Aberdeen ne fut pas de première force, et que c’est à la suite de ces premiers succès qu’il se perfectionna dans l’art auquel il dut plus tard sa réputation.
Abdiquant désormais les sucreries, le vêtement de Polichinelle et la pratique[12], Philippe (c’est ainsi que s’appela dès lors le prestidigitateur) parcourut les provinces d’Angleterre en donnant d’abord de très modestes représentations. Puis son répertoire s’étant successivement augmenté d’un certain nombre de tours pris çà et là aux escamoteurs de cette époque, il attaqua les grandes villes et vint à Glascow, où il se fit construire une baraque en bois pour y donner des représentations.
Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua, parmi les ouvriers menuisiers employés à cet ouvrage, un jeune garçon de bonne mine qui lui sembla doué d’une intelligence toute particulière; il voulut l’attacher à ses entreprises théâtrales et le faire paraître en scène comme aide magicien.