Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de places.
Dantan jeune est peut-être l’artiste qui compte le plus d’amis. Or, il avait trouvé très original de convier un certain nombre d’entre eux à la séance de Robert-Houdin, et c’est pour cette réunion qu’il avait retenu soixante stalles.
J’ai voulu raconter ce fait, parce qu’à la fois il prouve la vogue dont jouissait mon théâtre, et qu’il me rappelle le commencement d’une des plus agréables liaisons d’amitié que j’aie faites en ma vie. A partir de cette époque, je devins et je suis toujours resté l’un des bons et intimes camarades du célèbre statuaire.
Avant de le connaître personnellement, j’ignorais, ainsi que le plus grand nombre de ses admirateurs, ses œuvres sérieuses, mais lorsque je fus admis dans l’intimité de son atelier, je pus apprécier toute l’étendue de son talent.
Dantan a chez lui, rangée sur d’immenses rayons, la collection la plus complète des bustes de célébrités contemporaines; je ne pense pas qu’il y ait une seule tête portant un nom illustre qui ne lui ait passé par les mains. Ainsi que dans un musée, chacun y est classé dans sa catégorie ou sa spécialité; les monarques et les hommes d’Etat, moins nombreux que les autres, sont rangés sur un même rayon, puis viennent des littérateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des compositeurs, des médecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu’il y a surtout de très intéressant dans cette galerie, c’est que chaque buste est accompagné de sa propre charge, si bien qu’après avoir admiré le personnage sous le côté sérieux de l’exécution, on se livre à un fou rire en suivant dans tous ses détails l’esprit de la caricature.
En voyant ces innombrables têtes, on a de la peine à s’imaginer qu’une existence d’homme puisse suffire à un tel travail. C’est qu’aussi Dantan possède au plus haut degré la perception des traits caractéristiques d’un visage; il lui suffit même souvent de voir une personne une seule fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Témoin le fait suivant, que je vais citer autant pour sa singularité, que parce qu’il se rattache à la prestidigitation:
Le fils du lieutenant-général baron D.... vint un jour prier Dantan de faire le buste de son père.
«Je ne vous cache pas, dit-il à l’artiste, que pour l’exécution de cette œuvre vous allez rencontrer une difficulté peut-être insurmontable. Non seulement le général ne consentirait jamais à poser pour son buste, mais il me serait encore tout à fait impossible de vous faire rencontrer avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues années, mon père ne veut voir d’autres personnes que les gens de son service, et il se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d’autre moyen que de faire ce travail à la dérobée; comment? je l’ignore.
—Monsieur, votre père ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?
—Si fait, Monsieur; tous les jours à quatre heures le général monte en omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place de la Madeleine; après quoi il revient s’enfermer chez lui.