—Voulez-vous connaître l’art de vous amuser en société? Pour dix sous, vous pouvez vous satisfaire.
L’escamoteur sort d’une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour de l’assistance, et grâce à l’intérêt que son talent a su inspirer, il ne tarde pas à débiter toute sa marchandise.
La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout un monde de sensations inconnues.
Comme on le pense bien, je m’étais procuré un des précieux volumes; je me hâtai d’en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner l’explication. J’eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours que je viens de rapporter ici.
Je m’étais promis de mettre le livre de côté et de n’y plus songer, mais les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste ambition, si j’avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et, plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement prise; lorsque je me présentai, j’appris que l’escamoteur mettant à profit les ressources de sa profession, avait, dès la veille, quitté son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu’il y avait faites.
L’aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec deux malles d’inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus grande étaient écrits ces mots: Instruments de Physique, sur l’autre Vestiaire. Or, l’escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti la veille, afin de satisfaire à l’un de ces engagements. On ne l’avait vu emporter avec lui qu’une de ses malles, celle aux instruments, et l’on avait supposé que l’autre restait dans la chambre et servait tout naturellement à garantir ses frais d’auberge, qu’il devait payer à son retour.
Le lendemain, l’aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa qu’il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre donc dans la chambre de l’escamoteur; mais les deux malles avaient disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel on voyait en gros caractères:
SAC AUX MYSTIFICATIONS.
Le coup de l’étrier.
Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle, lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire, et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti pour ne plus revenir.
Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.