Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à jongler avec quatre boules.

Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et tandis que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans hésitation.

Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances.

Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec facilité.

On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde vue.

Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement de la manipulation des cartes et de l’empalmage.

Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre, des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou perdent rien de leur liberté.

En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans négliger mon état. Voici comment je m’y pris.

Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite à la propriétaire, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors, elle se glissait dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités.

Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais sauter la coupe de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes occupations favorites.