Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers d’étincelles.

Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue ne me laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.

Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise. C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque hallucination!

Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus parfait.

Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs.

Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la diligence.

CHAPITRE IV.

Je reviens à la vie.—Un étrange médecin.—Torrini et Antonio: Un escamoteur et un mélomane.—Les confidences d’un meurtrier.—Une maison roulante.—La foire d’Angers.—Une salle de spectacle portative.—J’assiste pour la première fois a une séance de prestidigitation.—Le coup de Piquet de l’aveugle.—Une redoutable concurrence.—Le signor Castelli mange un homme vivant.

Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n’est qu’avec de grandes réserves; toutefois, je ne puis m’empêcher de faire remarquer ici qu’il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner raison aux partisans de la fatalité.

Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m’eût ouvert son livre à l’une des plus belles pages de ma vie d’artiste. J’aurais été certainement ravi d’un si bel avenir, mais dans mon for intérieur n’aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation?