J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe. J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous sommes), à Thèbes, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de Louqsor, que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte, obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux portiques, sans parler de la chétive maison d'un bim-bachi, juchée sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont été finis.
Nous passâmes sur la rive gauche le 23, et après avoir envoyé notre gros bagage à une maison de Kourna, que nous a laissée un très-brave et excellent homme nommé Piccinini, agent de M. d'Anastasy à Thèbes, nous avons tous pris la route de la vallée de Biban-el-Molouk, où sont les tombeaux des rois de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Cette vallée étant étroite, pierreuse, circonscrite par des montagnes assez élevées et dénuées de toute espèce de végétation, la chaleur doit y être insupportable aux mois de mai, juin et juillet; il importait donc d'exploiter cette riche et inépuisable mine à une époque où l'atmosphère, quoique déjà fort échauffée, est cependant encore supportable. Notre caravane s'y est donc établie le jour même, et nous occupons le meilleur logement et le plus magnifique qu'il soit possible de trouver en Égypte. C'est le roi Rhamsès (le quatrième de la XIXe dynastie) qui nous donne l'hospitalité, car nous habitons tous son magnifique tombeau, le second que l'on rencontre à droite en entrant dans la vallée de Biban-el-Molouk. Cet hypogée, d'une admirable conservation, reçoit assez d'air et assez de lumière pour que nous y soyons logés à merveille; nous occupons les trois premières salles, qui forment une longueur de 65 pas; les parois, de 15 à 20 pieds de hauteur, et les plafonds, sont tout couverts de sculptures peintes, dont les couleurs conservent presque tout leur éclat; c'est une véritable habitation de prince, à l'inconvénient près de l'enfilade des pièces; le sol est couvert en entier de nattes et de roseaux; enfin, les deux kaouas (nos gardes du corps) et les domestiques couchent dans deux tentes dressées à l'entrée du tombeau. Tel est notre établissement dans la vallée des Rois, véritable séjour de la mort, puisqu'on n'y trouve ni un brin d'herbe, ni êtres vivants, à l'exception des chacals et des hyènes qui, l'avant-dernière nuit, ont dévoré, à cent pas de notre palais, l'âne qui avait porté mon domestique barabra Mohammed, pendant le temps que l'ânier passait agréablement sa nuit de Ramadhan dans notre cuisine, qui est établie dans un tombeau royal totalement ruiné. Mais en voilà assez sur le ménage.
Un courrier que j'ai reçu à Thèbes m'a apporté les lettres du 20 décembre; ce sont les plus récentes de toutes celles qui me sont parvenues; je me réjouis des bonnes nouvelles qu'elles me donnent, et surtout du bon état de notre vénérable M. Dacier. Je lui présente mes félicitations et mes respects; j'espère que sa santé se sera soutenue, et que mes voeux, partis de la deuxième cataracte le 1er janvier dernier, seront exaucés pour l'année courante et à toujours.
L'annonce de la commission archéologique pour la Morée, donnée par S. Ex. le ministre de l'intérieur à notre ami Dubois, m'a causé une vive satisfaction; il y a vingt ans que nous rêvions ensemble les voyages d'Égypte et de Grèce que nous exécutons aujourd'hui: ce rêve se réalise enfin! Je puis donc écrire de Thèbes à Athènes: que de temps historiques rapprochés dans un même but! C'est comme une fouille générale que fait la civilisation moderne dans les débris de l'ancienne, et j'espère que ce travail ne sera pas infructueux. Je vois d'ici notre ami sous les colonnades du Parthénon, ou dans l'Altis d'Olympie, à la tête de quatre cents pionniers, ce qui serait encore mieux.
J'ai aussi fait commencer des fouilles à Karnac et à Kourna. J'ai réuni dix-huit momies de tout genre et de toute espèce; mais je n'emporterai que les plus remarquables, et surtout les momies gréco-égyptiennes, portant à la fois des inscriptions grecques et des légendes démotiques et hiératiques. J'en ai plusieurs de ce genre, et quelques momies d'enfants intactes, ce qui est rare jusqu'à présent. Tous les bronzes qui proviennent de mes fouilles de Karnac, et tirés des maisons mêmes de la vieille Thèbes, à quinze ou vingt pieds au-dessous du niveau de la plaine, sont dans un état d'oxydation complet, ce qui ne permet pas d'en tirer parti. J'ai mis à la tête de mes excavations sur la rive orientale l'ancien chef fouilleur de M. Drovetti, le nommé Timsah[1] (le crocodile), qui me paraît un homme adroit et qui ne manque pas de me donner de grandes espérances. J'y compte peu, parce qu'il faudrait travailler en grand, et que mes moyens ne suffiraient pas. Je tâcherai cependant de donner un peu d'activité à mes fouilles dans les mois de juin, juillet et août, époque à laquelle je serai fixé sur les lieux, soit à Karnac, soit à Kourna. J'ai quarante hommes en train, et je verrai si les produits compensent à peu près les dépenses, et si mon budget pourra les supporter. J'ai aussi trente-six hommes qui fouillent à Kourna de compte à demi avec Rosellini. Il est évident que je ne puis songer à emporter ce qui manque justement au Musée royal, de grosses pièces, parce que le transport seul jusqu'à Alexandrie épuiserait mes finances et de beaucoup.
Cela dit, je reprends le fil de mon itinéraire et la notice des monuments depuis Ombos, d'où est datée ma dernière lettre.
Partis d'Ombos le 17 février, nous n'arrivâmes, à cause de l'impéritie du réis de notre grande barque et de la mollesse de nos rameurs, que le 18 au soir à Ghébel-Selséléh (Silsilis), vastes carrières où je me promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés.
Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d'un très-beau grès, ont été exploitées par les anciens Égyptiens, et le voyageur est effrayé s'il considère, en parcourant les carrières, l'immense quantité de pierres qu'on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et les vastes espaces excavés qu'il se lasse de parcourir. C'est sur la rive gauche qu'on trouve les monuments les plus remarquables.
On rencontre d'abord, en venant du côté de Syène, trois chapelles taillées dans le roc et presque contiguës. Toutes trois appartiennent à la belle époque pharaonique, et se ressemblent soit pour le plan et la distribution, soit pour toute la décoration intérieure et extérieure; toutes s'ouvrent par deux colonnes formées de boutons de lotus tronqués.
La première de ces chapelles (la plus au sud) a été creusée dans le roc sous le règne du Pharaon Ousireï de la XVIIIe dynastie; elle est détruite en très-grande partie. Deux bas-reliefs seuls sont encore visibles, et ne présentent d'intérêt que sous le rapport du travail, qui a toute la finesse et toute l'élégance de l'époque.