Planche 3.3.
Les inscriptions qui l’accompagnent ne contiennent point alors son nom propre Nef, Nouf ou Noum; elles renferment un simple surnom dont nous avons réuni toutes les variantes sur notre planche 3.4, nos 1, 2 et 3. Ces groupes sont composés du caractère symbolique ou symbolico-figuratif Dieu, et des deux signes phonétiques qui forment le mot ΠΝ ou ΦΝ, qui se rapporte aux racines égyptiennes ou coptes ΠΩΝ ou ΦΩΝ, ΠΕΝ ou ΦΕΝ, fundere, effundere, mots primitifs d’où dérivent aussi les racines redoublées ΦΟΝΠΕΝ et ΦΕΝΦΩΝ, superfluere, redundare. Il est évident que les groupes hiéroglyphiques précités signifient Deus effundens, ou Deus effusus, selon que nous lirons Noute-Phon ou Noute-Phên, en suppléant la voyelle omise, comme à l’ordinaire, dans la transcription hiéroglyphique de ces mots. Quoi qu’il en soit, l’une et l’autre de ces qualifications conviennent parfaitement à Chnouphis considéré soit comme l’auteur du Nil, soit comme le Nil lui-même.
Le sens de cette légende est d’ailleurs, pour ainsi dire, développé et expliqué par l’image de Cnouphis-Nilus, reproduite sur notre planche 3.3, d’après les peintures d’une superbe momie appartenant à M. Durand. Le Dieu du Nil est assis sur un trône; sa tête est surmontée de cornes de Bouc, et il tient dans sa main un grand vase d’où sortent deux filets d’eau; l’un est recueilli par un Égyptien agenouillé qui s’en abreuve, l’autre tombe sur des fleurs et des fruits placés sur un autel. C’est le même vase que, selon Eusèbe, les Égyptiens plaçaient à côté des images de Cnouphis[44], et que nous retrouvons, en effet, parmi les attributs de ce Dieu, sur une foule de monuments: c’est aussi un vase que les Égyptiens ont constamment employé pour écrire en hiéroglyphes phonétiques, les divers noms de Cnouphis[45].
Les grands monuments de l’Égypte nous offrent aussi habituellement, parmi les attributs qui accompagnent les images, soit figuratives, soit symboliques d’Ammon-Cnouphis, trois grands vases portés sur de petites constructions en bois, encore en usage dans le pays. Nous citerons, à ce sujet, des bas-reliefs copiés par la Commission d’Égypte dans les appartements de granit du palais de Carnac[46]; dans deux d’entre eux, les trois vases sont placés à côté de l’Arche symbolique du Dieu, recouverte d’un voile, mais reconnaissable aux têtes de Bélier surmontées de l’Uræus dressé, qui décorent la poupe et la proue du vaisseau ou Bari sacrée; sur un troisième bas-relief, ces vases sont reproduits dans la légende hiéroglyphique de l’Arche; légende qui, comme celle des deux autres, commence par le nom divin d’Amon ou d’Amon-ra, appellation et forme primordiales de Cnouphis. Ces trois vases, surmontés de tiges et de fleurs de lotus, sont également placés à côté de l’Arche de Cnouphis dans le principal bas-relief du temple de ce Dieu à Eléphantine[47], monument élevé sous le règne du Pharaon Aménophis II, de la dix-huitième dynastie. (Voyez pl. 3.3, lég. no 2.)
Ce groupe de trois vases était le symbole du plus grand des bienfaits du Démiurge, et du fleuve son image terrestre, envers la terre d’Égypte. «Les Égyptiens, dit Horapollon, pour exprimer l’inondation du Nil, appelée Noun en langue égyptienne, peignaient TROIS GRANDS VASES (τρεῖς ὑδρίας μεγάλας). Le premier de ces vases représente l’eau que l’Égypte produit d’elle-même; le second, celle qui vient de l’Océan en Égypte, au temps de l’inondation, et le troisième, les eaux des pluies qui, à l’époque de la crue du Nil, tombent dans les parties méridionales de l’Éthiopie[48].»
Ce passage important d’Horapollon nous dévoile en même temps le sens de l’un des titres les plus habituels de Cnouphis, celui de Seigneur de l’Inondation, titre dont on peut voir les variantes hiéroglyphiques, planche 3.3, nos 3, 4, 5 et 6.
Ainsi, il est évident qu’Ammon-Cnouphis fut, sous certains rapports, identifié avec le Nil, et que ce personnage mythique est le Jupiter Nilus, le Dieu Nil, mentionné par les Grecs. Cela explique aussi pourquoi Cnouphis est le premier et le plus grand des Dieux adorés aux Cataractes[49], lieu où le fleuve sacré, se faisant un passage à travers les rocs de granit, entre sur la terre d’Égypte pour y porter la vie et l’abondance.
Cnouphis-Nilus est représenté sous une forme humaine avec une tête de Bélier à cornes de Bouc, soit dans les bas-reliefs des temples, soit sur la plupart des cercueils de momies, et principalement parmi les sculptures des sarcophages de granit ou d’albâtre trouvés à Thèbes ou à Memphis. Les cornes de Bouc sont quelquefois surmontées du disque; souvent aussi le Dieu est placé sur une barque; il est accompagné de l’une des légendes hiéroglyphiques Deus effundens ou Deus effusus, Deus magnus effusus, ou enfin de la légende gravée planche 3.3, no 1, Vindex Ægypti Deus magnus effusus.
Les mêmes légendes se trouvent tout aussi souvent inscrites à côté d’un scarabée ayant deux grandes ailes déployées, mais dont la tête, celle d’un Bélier de couleur verte, est surmontée de deux cornes de Bouc portant un disque flanqué de deux uræus ornés de la croix ansée. Ce scarabée est donc l’image symbolique du Dieu Cnouphis-Nilus; la tête de Bélier indique la suprématie du Dieu; sa qualité de père et sa faculté éminemment génératrice sont exprimées par le Scarabée et les cornes de Bouc; les autres signes, communs à plusieurs Dieux, sont l’expression tropique de la royauté et de la vie, qualités inhérentes aux essences divines.