Cet aperçu, déduit de la seule inspection des monuments, devient un point de fait démontré par une inscription grecque du temps de Ptolémée-Évergète II, gravée sur un autel découvert par M. Ruppel, à Sehhélé, île située entre Philæ et Éléphantine[271]. On y lit en effet que l’une des divinités locales, assimilée par les Grecs à leur Héra (la Junon des Latins), porta, en langue égyptienne, le nom de ΣΑΤΙΣ, Satis, ou plutôt ΣΑΤΙ, Sati, en faisant abstraction de la finale grecque. Dans cette même inscription, Héra-Satis ou Junon-Satis, est nommée, immédiatement après, Ammon-Chnoubis. D’autre part, une inscription latine a été copiée dans les carrières de Syène, par l’infatigable Belzoni[272], sur un autel dédié à Jupiter-Chnoubis et à Junon-Reine, protecteurs de ces montagnes; il est donc certain que la divinité figurée sur notre planche no 19, est la déesse Sati, la Junon Égyptienne, la compagne d’Ammon-Chnouphis, le Jupiter Égyptien.

Que Sati ou Saté fût dans les mythes sacrés de l’Égypte l’épouse de ce grand dieu, ou qu’elle en fût seulement une parèdre, c’est ce que les textes hiéroglyphiques connus jusqu’à ce jour ne nous ont point encore appris. Quoi qu’il en soit, elle partage les honneurs rendus à Ammon-Chnouphis, et nous citerons d’abord une belle stèle rapportée de Thèbes par lord Belmore[273], et un bas-relief sculpté sous le portique du grand temple de Philæ, et représentant Ptolémée-Évergète II offrant l’encens à Chnouphis et à la déesse Saté, assise à côté du dieu[274]. Dans un temple beaucoup plus ancien, celui du dieu Chnouphis, à Éléphantine, monument du règne d’Aménophis II, de la dix-huitième dynastie, on voit Saté[275] qui présente elle-même le Pharaon à Ammon-Chnouphis; plus loin la déesse reçoit, à la suite du même dieu, les offrandes du monarque[276].

Le culte de Saté exista donc en Égypte du temps des Grecs, comme sous les rois de race égyptienne: c’était une des plus anciennes divinités du pays.

L’image de cette déesse (pl. 19) est extraite de la Description de l’Egypte[277]. Les chairs sont peintes en rouge, contre l’habitude des Égyptiens, qui n’attribuent ordinairement cette couleur qu’aux divinités mâles. Mais la stèle coloriée de lord Belmore donne aux chairs de la déesse cette même teinte rouge, et cette concordance prouve, dans cette occasion, en faveur de l’exactitude du dessin publié dans la Description de l’Egypte. Saté tient dans ses mains l’emblème de la vie, et le sceptre terminé par une fleur de lotus, commun à toutes les déesses. Les ailes de vautour que les Égyptiens attribuèrent aux déesses mères[278] du premier, du second et du troisième ordre, sont reployées et enveloppent sous leurs replis les cuisses et les jambes de Saté.

Planche 19.

SATE OU SATI.
(SATÈS, SATIS, L’HÉRA OU JUNON ÉGYPTIENNE.)

Le nom égyptien de cette déesse est écrit de deux manières différentes dans les textes hiéroglyphiques. L’orthographe que présente la planche 19 est la moins fréquente. Ce nom, formé des trois éléments phonétiques ⲥⲧⲏ ou ⲥⲧⲉ, est suivi de l’uræus ou aspic, déterminatif habituel des noms propres de déesses, et le titre ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ ou ⲧⲛⲉⲃ ⲛⲧⲡⲉ, dame du ciel, complète la légende.

Ce nom, que l’on retrouve aussi sur les grands monuments de l’Égypte, est extrait d’un bas-relief découvert à Thèbes par le comte de Belmore. Cette pièce de sculpture offre un grand intérêt par le rang et la réunion des personnages qui y sont figurés. On y distingue deux scènes principales: celle de gauche représente le cinquième roi de la XVIIIe dynastie, le Pharaon Thouthmosis IIIe (Mœris), la tête ornée du casque royal, faisant l’offrande d’une image de la Vérité et de la Justice, 1o au dieu Amon-Ra à tête humaine[279], qualifié de seigneur des trois zones du monde, et de résidant au milieu des régions de Oph (Thèbes et son nome); 2o à Thermouthis, ou la grande mère(Néith)[ [280], dame de la région d’Ascherro; 3o au dieu Khons ou HHonsou[281], seigneur du ciel; 4o à la déesse Hathôr[282], la Vénus égyptienne, assise à côté du dieu Khons, et le tenant dans ses bras. La partie droite de la stèle présente un nombre égal de personnages disposés d’une manière analogue; mais c’est ici l’un des ancêtres du roi Mœris, le Pharaon Aménôthph (Aménophis), le chef de la XVIIIe dynastie, qui, la tête ceinte du diadême et décorée de l’uræus des rois, fait l’offrande du vin au dieu suprême Amon-Ra à tête de bélier[283], seigneur de l’Oph méridionale, et au dieu Chnouphis[284], à côté duquel est assise la Junon égyptienne Saté[285]; immédiatement après vient la déesse Anouké[286], qui, comme Saté, fut aussi, en effet, une des divinités parèdres de Chnouphis, d’après l’inscription grecque des cataractes. L’intention bien évidente du sculpteur a été d’établir, entre ces deux séries de personnages, une sorte de parallélisme fondé sur l’identité de rang et les rapports de fonctions entre ces êtres divins. Ainsi les deux séries s’ouvrent par les deux principales formes d’Amon-Ra, le père des dieux: sa première émanation, Chnoubis, correspond au dieu Khons, qui est également qualifié de premier-né d’Amon-Ra, dans les textes hiéroglyphiques[287]; Thermouthis, la compagne d’Amon-Ra, ou la mère des dieux, a pour correspondant la déesse Saté, la Juno-Regina des Égyptiens; enfin la déesse Hathôr a pour pendant la déesse Anouké. Il n’est point douteux (et de nouveaux faits viendront le démontrer dans la suite de cet ouvrage) que ces deux séries de divinités sont identiques, c’est-à-dire, que le tableau entier se rapporte seulement à quatre divinités, présentées chacune sous deux points de vue divers et sous deux attributions différentes. La déesse Saté ne doit donc être considérée que comme l’une des formes de Thermouthis ou Néith, ce qui justifie pleinement l’assimilation que les Grecs firent de la Saté égyptienne avec leur Héra et leur Junon, épouse et compagne de Zeus ou Jupiter.

On donne, dans la planche 19.2, une nouvelle image[288] de Saté: sa coiffure est peinte en blanc, ses chairs sont jaunes, et une tunique verte remplace les ailes du vautour (pl. 19). Le nom hiéroglyphique diffère aussi, quant à la forme de ses éléments, du nom gravé sur la planche précédente; le premier signe est composé d’une flèche croisée sur un javelot ou trait, armé d’un fer en forme de carreau; or, dans la langue égyptienne, la flèche, les armes à trait de tout genre, portent le nom de ⲥⲁϯ, Sati, ou ⲥⲁⲧⲉ, Saté[289]. On pourrait donc regarder ce nom comme formé d’abord d’un caractère figuratif; mais la présence des caractères phonétiques ⲧ et ⲉ à la suite du premier caractère, prouve que ce signe ne compte ici que pour le ⲥ seul, d’après le principe de l’écriture phonétique égyptienne, qui représente une lettre quelconque par l’image d’un objet dont le nom, en langue parlée, a cette même lettre pour initiale.