Planche 29.7.
NATPHÉ ou NETPHÉ.
(RHÉA.)
On a déja remarqué[456] qu’il exista en réalité, entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus suivis que ne semblerait l’indiquer la diversité d’origine de langue ou de gouvernement des deux peuples, et surtout le peu d’analogie des formes choisies pour représenter chacun de leurs personnages mythiques. Cependant, si l’on a égard aux différences de temps, de races et de lieux, on s’apercevra bientôt que certaines parties de la mythologie des Grecs ne sont, et de l’aveu des Grecs eux-mêmes, que des mythes égyptiens plus ou moins complets, mais reproduits avec les modifications nécessaires pour les lier naturellement au système national des Hellènes; de là vient que les anciens auteurs grecs, à partir d’Hérodote même, lorsqu’ils ont voulu parler des divinités de l’Égypte, se sont servis indifféremment et avec une assurance bien fondée du nom grec de la divinité correspondante dans les mythes grecs, au lieu d’employer le nom égyptien lui-même. Diodore seul nous avait parlé d’une Estia ou Vesta égyptienne; Jablonski, s’étant flatté de retrouver l’ensemble du système religieux de l’Égypte dans le peu que les auteurs anciens ont laissé échapper sur cette matière, et s’imaginant expliquer tous les personnages mythiques par les divers états du soleil et de la lune, nia l’existence d’une divinité analogue à l’Estia des Grecs dans les mythes égyptiens, et ne reconnut pour divinités vraiment égyptiennes que celles dont les Grecs avaient mentionné les noms égyptiens[457]. C’est en partant de ce principe, absolument faux, que ce savant a refusé d’admettre dans son Panthéon deux divinités égyptiennes assimilées par les Grecs à leurs Cronos et Rhéa, le Saturne et la Rhéa des Romains. Mais c’est à tort, et bien gratuitement, que Jablonski accuse les Grecs d’avoir donné, sans règle et sans motif, les noms propres de leurs divinités à celles des Égyptiens, et de ne suivre en cela que leur caprice ou leur convenance particulière; enfin les auteurs et les monuments démontrent combien cet érudit était dans l’erreur, lorsqu’il affirme trop positivement que, quant à Rhéa, sœur et femme de Saturne, elle fut tout-à-fait inconnue aux Égyptiens[458], et que tout ce que les anciens ont dit d’une Rhéa égyptienne doit s’entendre de la déesse Athôr[459].
Diodore de Sicile, que Jablonski cite cependant sans accorder à ce témoignage tout le poids qu’il mérite, nous apprend, dans son livre premier, où il expose rapidement le système religieux des Égyptiens, que parmi les dieux terrestres (Ἐπιγείους), nés des dieux célestes (τῶν ἐν Οὐρανῷ θεῶν), et venus après eux, ils comptaient Κρόνος et Ῥέα, c’est-à-dire Saturne et Rhéa[460]. Ces deux personnages, qui étaient frère et sœur, succédèrent à Hélios (Phré) ou à Héphæstus (Phtha), et méritèrent l’immortalité et des autels par leurs bienfaits envers l’espèce humaine. Ce récit de l’historien sicilien, quoique empreint d’une teinte marquée d’Évhémérisme, conserve cependant une physionomie tout égyptienne, puisqu’il renferme clairement exprimées les deux divisions fondamentales établies parmi les divinités égyptiennes, dont les unes étaient purement célestes (ce sont les deux premières classes d’Hérodote), et les autres se trouvaient dans des rapports plus intimes avec l’homme, puisque, suivant les traditions sacerdotales, ces divinités s’étaient autrefois incarnées sur la terre, et s’étaient manifestées ainsi aux yeux des mortels. Les premières entre les divinités de cet ordre de dieux terrestres ou mondains, furent Cronos, et Rhéa, laquelle, selon Diodore de Sicile, Plutarque et Synésius, donna naissance à Osiris ainsi qu’à Isis.
Cette seule circonstance a suffi pour nous faire retrouver avec certitude le nom et les images de la Rhéa égyptienne sur les monuments originaux: la forme la plus simple de cette déesse est celle que nous reproduisons sur notre planche 30, d’après une petite stèle du Musée de Turin; la légende qui l’accompagne contient d’abord le nom propre de la déesse, qui se lit sans difficulté ⲛⲧⲡⲉ ou ⲛⲧⲫⲉ, Netpé, Netphé ou Natphé: ce nom est suivi d’un titre tout particulier à cette divinité, celui de ⲙⲁⲥⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ, GÉNÉRATRICE DES DIEUX, dame du ciel. Les chairs de Netphé sont de couleur verte; le vautour qui décore le devant de la coiffure, le modius qui la surmonte, et les cornes de vache, présentent cette divinité sous l’attribution de mère et nourrice divine. Le disque rouge indique ici, comme ailleurs, que Netphé ou la Rhéa égyptienne appartient à la famille de Phré (le dieu-soleil), comme toutes les divinités égyptiennes du second et du troisième ordre.
Planche 30.
API OU HAPI.
(APIS, TAUREAU CONSACRÉ A LA LUNE.)
Il serait fastidieux d’énumérer ici tous les documents que l’antiquité classique nous a transmis relativement à l’animal sacré si connu sous le nom vulgaire de Bœuf Apis[461]: on doit conclure de ces rapports circonstanciés, que le culte de ce taureau était populaire en Égypte, et presque général dans tous les nomes dès l’époque de la domination des Grecs, et surtout sous le gouvernement des empereurs, dont plusieurs, et des plus célèbres, crurent de leur politique de payer un tribut d’hommages publics à ce représentant de l’une des plus grandes divinités d’un pays si nécessaire à la prospérité de l’empire. Mais il est douteux que, dans les temps antérieurs, sous les rois de race pharaonique, lorsque les lois purement égyptiennes étaient en vigueur, on montrât pour Apis une vénération si marquée partout ailleurs que dans le nome où les livres sacrés avaient irrévocablement fixé la demeure et la sépulture de cet animal symbolique. Chacune des trente-six préfectures de l’Égypte primitive reconnaissait pour emblème de sa divinité protectrice un animal particulier, volatile, quadrupède, reptile ou poisson; et cette sorte de religion locale a été désignée par les Grecs sous le nom de Θρησκεία[462]. Une telle institution, calculée dans un intérêt qu’il ne nous est point encore donné de juger en définitive, avait jeté de si profondes racines, que les médailles des nomes de l’Égypte frappées sous l’empire de Trajan, d’Hadrien et d’Antonin, portent, presque toutes, d’un côté l’effigie de l’empereur régnant, et de l’autre l’animal sacré particulier au nome[463], ou le dieu principal tenant sur sa main ce même animal, son symbole[464]. Plusieurs villes de l’Égypte rendaient un culte particulier au taureau ou plutôt aux divinités dont ce vigoureux quadrupède fut l’emblème spécial; mais ces animaux différaient entre eux, soit de couleur, soit par quelques qualités ou marques particulières: le taureau Onouphis, nourri à Hermonthis ou dans quelque autre cité de la Thébaïde, en l’honneur du premier des dieux, Ammon, fut de couleur noire, d’une taille remarquable, et ses poils étaient, dit-on, dirigés à contre-sens; Mnévis, autre taureau nourri à Héliopolis comme emblème du soleil, est représenté de couleur claire sur les monuments originaux; mais le taureau Apis se distinguait de tous les autres taureaux sacrés de l’Égypte, non-seulement par son pelage, mais encore par des signes propres à lui seul et dont les auteurs grecs et latins parlent avec détail.
Quant à la couleur d’Apis, les monuments égyptiens originaux, sur lesquels son image est représentée, le représentent toujours noir ou bien mi-partie de noir et de blanc. Notre planche 31 le reproduit fidèlement tel qu’il est figuré à côté du taureau Mnévis[465], (que certains mythes populaires regardaient comme le père d’Apis), parmi les peintures d’un riche cercueil de momie du Musée royal égyptien de Turin. Un collier et une housse rouge à points bleu-céleste décorent l’animal sacré, dont le corps est entièrement noir. Le fouet, placé au-dessus de sa croupe, est l’emblème du pouvoir incitateur du dieu que l’animal rappelle, symboliquement, à l’adoration des hommes, et le serpent Uræus, coiffé de la portion supérieure du pschent, indique la domination de cette divinité sur les régions d’en haut. Entre les cornes du taureau s’élève un disque de couleur jaune; c’est celui de l’astre dont Apis était l’image sur la terre. Les deux plumes bleues qui surmontent le disque, emblèmes connus de justice et de vérité, ont un rapport direct à certaines fonctions funéraires que les Égyptiens attribuaient au taureau Apis, et dont il sera bientôt parlé dans l’un des articles suivants relatifs au même animal sacré.