En 1608, les capitaines Sharpey et Rowles partirent de Woolwich, l'un sur le vaisseau l'Ascension, l'autre sur l'Union, chargés par la cour de découvrir, dans les mers d'Afrique et dans les Indes, les lieux les plus propres à un établissement. La tempête, qui les sépara au cap de Bonne-Espérance, ne leur permit pas d'achever ce projet. Sharpey alla relâcher aux îles de Comore, situées au 11e. degré sud, entre Madagascar et la côte orientale d'Afrique. Il y fut très-bien reçu des insulaires et du roi de l'île; car les voyageurs donnent toujours le nom de rois à ces chefs de peuplades nègres. Des couteaux, des peignes, des miroirs, des mouchoirs, tous ces petits ouvrages d'une industrie vulgaire parmi nous, et inconnue chez eux, étaient des présens agréables et magnifiques pour ces sauvages ignorans. Dans toute l'Afrique, on a long-temps échangé et l'on échange même encore toutes ces bagatelles d'Europe contre la poudre d'or de la zone torride; ce qui peut servir à prouver, en passant, la supériorité de l'homme formé par les arts sur l'homme de la nature. Les Nègres de Comore s'empressaient de donner toutes leurs provisions, tous les fruits de leur pays pour ces menues clincailleries, dont ces peuples sont partout extraordinairement avides. Les îles de Comore sont fertiles; les noix de cocos y sont fort belles; il y en a d'aussi grosses que la tête d'un homme, et l'eau qu'elles contiennent est proportionnée à leur grosseur; une seule suffirait pour le dîner du matelot le plus affamé. Les Anglais trouvèrent d'ailleurs toutes sortes d'alimens en abondance: des volailles, du poisson, des bestiaux, du riz, du lait, des limons; il n'y manque que de l'eau fraîche; elle y est si rare, que l'usage des habitans est de faire des trous dans la terre, d'où ils tirent une eau bourbeuse à laquelle les Anglais ne purent s'accoutumer; aussi partirent-ils sans avoir renouvelé leur provision. Le besoin d'eau les engagea à débarquer, dix ou douze jours après, dans l'île de Pemba, qui appartenait aux Portugais. Les naturels du pays, portant leur main à leur gorge, leur indiquaient par ces signes que ce séjour était dangereux; mais ils ne les entendirent pas; ils ne s'en souvinrent qu'après avoir échappé très-heureusement aux embûches des Portugais, qui forçaient les habitans de l'île à partager les trahisons que l'on préparait à tous les étrangers abordés sur la côte. Comme les Anglais observèrent quelques précautions, ils ne furent pas absolument surpris; il ne leur en coûta que quelques hommes. Entre cette rade et Mélinde, Sharpey prit trois barques ou petits bâtimens maures, qui avaient à bord environ quarante hommes; il crut en reconnaître quelques-uns pour des Portugais, à leur couleur plus pâle que celle des autres Maures. Il leur parla de la perfidie qu'il venait d'essuyer à Pemba; ils nièrent qu'ils fussent Portugais; mais on les entendit délibérer dans leur langue, et l'on commença à concevoir quelques soupçons. Il paraît que la crainte de quelque vengeance de la part des Anglais, ou le désespoir que leur inspirait la captivité, les porta tous en un moment au complot hardi et terrible qu'ils formèrent. Toutes les épées de l'équipage étaient rangées nues dans un endroit qui ne pouvait échapper à leurs yeux. Le pilote anglais, ayant fait descendre dans sa chambre un des pilotes maures pour l'entendre raisonner sur ses instrumens astronomiques, s'aperçut de l'attention avec laquelle il observait tout ce qui était autour de lui, et crut reconnaître, en le quittant, qu'il avertissait ses compagnons du signal auquel ils devaient commencer leur révolte. Sur ce premier indice, Sharpey donna ordre à ses gens de veiller sur la salle d'armes; ensuite, jugeant que les Maures pouvaient avoir des couteaux cachés, il voulut qu'ils fussent fouillés avec rigueur. On s'adressa d'abord au pilote, qui portait effectivement un couteau: il le prit d'une main avec une adresse qui trompa celui qui visitait ses habits; et lorsque l'Anglais, s'en étant aperçu, voulut lui saisir le bras, il passa aussi légèrement cette arme dans son autre main, et en perça le ventre à l'Anglais, en jetant un grand cri, qui servit de signal à tous les autres. Le combat devint alors général; mais Sharpey et plusieurs officiers qui se trouvaient sur le pont eurent bientôt abattu les plus furieux: les autres furent tués dans la salle d'armes, où ils s'étaient précipités en foule; il en périt trente-deux; le reste, au nombre de douze, se jeta dans les flots, où quatre se noyèrent; mais les huit autres profitèrent avec tant de promptitude et d'adresse du trouble qui régnait sur le vaisseau, qu'étant rentrés dans une de leurs pangayes, ils gagnèrent le rivage; enfin de cette troupe de furieux il ne resta que deux prisonniers, si terribles encore dans l'agitation de leurs esprits, qu'on fut obligé de les charger de chaînes: il y eut quelques Anglais de blessés.
Sharpey, ayant rencontré près de Socotora un vaisseau guzarate qui faisait voile vers Aden, et qui lui vanta le commerce de cette ville, prit le parti de la visiter, et s'avança vers le golfe Arabique. Les Guzarates le trompaient. Aden n'était qu'une forteresse turque, défendue par une forte garnison, comme étant la clef du golfe, et dont ils fermaient l'accès à tous les Européens. Le capitaine anglais vit, en approchant, le château qui est à l'entrée du port, séparé de la terre, et bordé de trente pièces de canon. Il soupçonnait si peu les Guzarates, qu'il convint avec eux qu'ils entreraient les premiers dans le port, et qu'il attendrait leurs informations. Ils avertirent le gouverneur turc qu'ils étaient suivis d'un vaisseau anglais qui avait jeté l'ancre à deux milles du port. Un officier de la ville fut envoyé aussitôt dans une barque, pour engager les Anglais à s'approcher sans défiance. Il paraît que l'aventure de Pemba ne les avait pas rendus plus soupçonneux. Sharpey descendit au rivage avec quelques-uns de ses gens, et se laissa conduire devant le gouverneur, qui, après quelques questions, l'envoya, sous la garde d'un chiaoux et de quelques janissaires, dans une maison voisine, où il fut retenu avec les siens durant plus de six semaines. Au bout de ce temps, un officier vint le prier civilement, de la part du gouverneur d'envoyer des ordres à son vaisseau pour faire débarquer du fer, de l'étain et du drap, jusqu'à la valeur de deux cent cinquante piastres, en promettant de payer ces marchandises. Elles furent amenées au rivage; mais, en y arrivant, elles furent saisies par les officiers de la douane, qui prétendirent qu'elles leur appartenaient pour leurs droits. Il porta ses plaintes au gouverneur, qui l'exhorta fort doucement à ne point s'offenser des usages du port, et lui dit que, s'il n'était pas content, il était le maître de retourner sur son vaisseau.
Le capitaine ne demandait pas mieux; mais, comme il se disposait à partir, on arrêta encore deux de ses gens, en lui disant que l'usage était de payer deux mille piastres pour le droit d'ancrage, et que les deux Anglais seraient gardés en toute sûreté jusqu'à ce qu'on eût payé cette somme. Sharpey se rendit à bord sans répliquer, de peur qu'on n'en demandât davantage; au lieu de la somme, il envoya un mémoire au gouverneur, qui n'y répondit point, mais qui donna ordre sur-le-champ que l'on conduisît les deux Anglais jusqu'à Zénan, résidence du pacha, pour qu'il décidât de leur sort. Sharpey mit à la voile, suffisamment instruit du respect qu'avaient les Turcs pour ce que nous appelons le droit des gens.
Il fut mieux accueilli à Moka, le plus grand marché de l'Arabie. Le commerce rapproche et attire tous les hommes. Le capitaine anglais, sachant que la rade de Moka était le rendez-vous d'un grand nombre de vaisseaux de différentes nations, crut que l'intérêt du commerce engagerait tant d'étrangers à favoriser les plaintes qu'il voulait faire du gouverneur d'Aden. Il ne se passe point de semaine qu'on ne reçoive à Moka des caravanes de Zénan, du Caire, de la Mecque et d'Alexandrie. On y vend toutes les productions de l'Afrique et de l'Asie. Les Anglais y trouvèrent une quantité surprenante d'abricots, de coings, de dattes, de raisins, de pèches, de citrons; ce qui parut d'autant plus surprenant aux Anglais, que les habitans leur racontèrent qu'ils n'avaient eu depuis six ans aucune pluie dans le canton. Le blé même y était à fort bon marché. Il y avait un si grand nombre de bestiaux, qu'un bœuf gras ne s'y vendait que trois piastres, et les autres animaux à proportion; pour le poisson, avec trois sous on en pouvait acheter de quoi nourrir dix hommes. La ville est sévèrement gouvernée par les Turcs. Leur empire sur les Arabes est si rigoureux, qu'ils ont toujours des galères et d'autres punitions préparées pour eux, et sans lesquelles il serait impossible de les tenir dans la soumission.
Sharpey fit demander la permission d'entrer dans le port, à titre de marchand d'Europe qui désirait également de vendre et d'acheter; il avait du fer, du plomb, de l'étain, du drap, des lames d'épée et autres marchandises recherchées dans ces régions. Il fut reçu avec des caresses et des offres qui ne pouvaient être suspectes dans une ville de commerce. On commença par exiger de lui le droit d'ancrage, mais sans violence, et suivant l'usage établi pour tous les marchands étrangers. Ensuite étant entré dans la ville, il eut la liberté de s'y loger commodément. On lui demanda l'état de ses marchandises, et, sur le premier mémoire qu'il en donna, on se serait accommodé sur-le-champ de toute sa cargaison, s'il n'eût voulu, en réserver la meilleure partie pour le terme de son voyage, c'est-à-dire pour les Indes, où pourtant il ne devait pas arriver. On n'exigea point qu'il fît rien débarquer avant la vente. Les négocians turcs ou arabes se contentèrent des essais qu'il avait apportés de son bord, et, concluant le marché sur terre, ils envoyaient prendre les marchandises dans leurs propres barques, à mesure qu'elles étaient achetées et payées. Enfin il dut être très-satisfait d'eux; mais, lorsqu'il leur parla du gouverneur d'Aden, tous blâmèrent la témérité qu'il avait eue d'entrer dans une ville de guerre, et l'assurèrent qu'il devait se trouver très-heureux d'en être sorti.
Il revint à Socotora, et, prenant la route de Cambaye, il vint relâcher à Moa. Les habitans lui offrirent, pour une somme très-modique, un pilote expérimenté qui le conduirait dans ces parages, reconnus pour très-dangereux jusqu'à la barre de Surate. Il le refusa, et dut s'en repentir. Le vaisseau toucha terre en sortant du canal de Moa; il fit eau de tous côtés. Il fallut abandonner les marchandises, et une grande partie de l'argent, et se jeter sur une chaloupe, que, pour comble de malheur, un coup de vent brisa dans la baie de Gandevi: tout l'équipage gagna la terre, et fut traité avec humanité par les naturels du pays; mais, n'espérant point de voir arriver de vaisseaux dans cette baie, ils reprirent la route d'Europe par terre, traversèrent avec des peines incroyables une longue étendue de contrées alors peu connues et arrivèrent enfin dans leur patrie.
L'Union, qui avait été séparé comme on l'a dit, du vaisseau de Sharpey, ne fut guère plus heureux. Le capitaine Rowles prit terre dans un des cantons de la grande île de Madagascar. Il y fut attaqué en trahison par les Nègres, et l'équipage n'eut que le temps de remettre à la voile. Sept Anglais moururent subitement du poison dont les flèches des sauvages étaient imprégnées. On fit une cargaison de poivre à Achem, à Priaman, à Tékou, ports de l'île de Sumatra; mais les maladies désolèrent l'équipage, et de soixante-dix-sept Anglais dont il était composé il n'en revint que neuf. Le vaisseau, en arrivant, était en si mauvais état, qu'on le déclara incapable de servir.
Sharpey errait encore sur les mers, lorsque la compagnie des Indes d'Angleterre fit partir Henry Middleton avec trois vaisseaux et une pinasse chargée de provisions. Il monta dans la mer des Indes jusqu'à Aden; il ignorait tout ce que Sharpey y avait essuyé, et n'en fut que plus aisément trompé par les apparences de bonne foi et d'amitié qu'on lui prodigua. Cependant, comme il voulait aller à Moka, il ne laissa dans la rade d'Aden qu'un de ses trois vaisseaux, nommé le Pepper-Corn. Le sien, nommé le Trade's increase, échoua près de Moka sur un banc de sable; mais cet accident, commun aux vaisseaux qui entrent dans ces détroits, était sans danger. Les Turcs de Moka vinrent l'aider à débarrasser son vaisseau. L'aga qui commandait dans la ville le fit presser de descendre à terre; et le désir de vendre ses marchandises, le premier mobile de tous les navigateurs commerçans, le fit consentir imprudemment à cette demande. Ce qui peut excuser sa confiance, c'est qu'il apportait une lettre du roi d'Angleterre pour le pacha de Zénan, accompagnée de présens. Cependant le plus sûr aurait été de demander des otages avant de se remettre entre les mains d'hommes aussi perfides que les Turcs, et bien dignes en tout temps du nom de barbares. Il ne tarda pas à reconnaître la faute qu'il avait faite. L'aga, comme tous les commandans turcs, ne cherchait que le pillage, et s'embarrassait peu du commerce des marchands arabes de Moka. Ceux-ci même avaient averti Middleton de se défier des Turcs. Mais l'aga, qui ne cherchait sans doute qu'à attirer à terre plus d'Anglais et de marchandises, ne cessa, durant huit jours que l'amiral passa dans la ville avec sa suite, de le traiter avec les politesses les plus distinguées. Elles finirent par une insigne trahison. Les Turcs fondirent à l'improviste dans la maison de l'amiral, lui tuèrent huit hommes, en blessèrent quatorze. Lui-même fut renversé d'un coup qui le fit tomber sans connaissance. On lui lia les mains derrière le dos, et en cet état il fut traîné avec les siens dans un cachot et chargé de grosses chaînes. Tel est le traitement, digne des peuplades sauvages, que reçut dans une ville de commerce un amiral anglais chargé de lettres de son maître.
Pendant ce temps, cent cinquante soldats turcs, déguisés et sans turbans, essayèrent de surprendre le Darling, un des vaisseaux anglais qui était le plus proche du rivage. Ils vinrent dans trois grandes barques, et, étant entrés dans le vaisseau à la faveur de leur déguisement, ils commencèrent à faire main-basse sur les Anglais; et l'équipage, qui n'avait pas eu le temps de se reconnaître, fut un moment en danger. Mais, dès qu'on eut couru aux armes, le triomphe des traîtres ne fut pas long. Ils furent tous égorgés en demandant la vie qu'ils ne méritaient pas.
Cependant l'aga fit venir l'amiral devant lui, et eut l'insolence de lui demander comment il avait été assez hardi pour venir dans le port de Moka, si près de la Ville Sainte. Middleton lui répondit qu'il n'y était entré que sur les instances et les promesses qu'on lui avait faites, et sur la foi des traités qui subsistaient entre le roi d'Angleterre et le grand-seigneur. L'aga répliqua qu'il n'était pas permis aux chrétiens d'approcher de la Ville Sainte, ni de Moka, qui en était la clef; que le pacha avait ordre de faire esclaves tous ceux qui se présenteraient. Le grand-seigneur n'ordonnait pas sans doute qu'on attirât les étrangers dans des piéges pour les arrêter par trahison. Mais, si les ordres qu'alléguait ce Turc étaient réels, quelle stupidité de la part du divan de Constantinople d'éloigner les commerçans qui apportaient leurs richesses dans ses ports, et qui venaient grossir les revenus du grand-seigneur! car les droits de la douane de Moka étaient évalués à près de 40,000 liv. sterling par an.