Les insulaires reçurent de leurs vainqueurs le nom de Canariens. Ils étaient vêtus de peaux de boucs, larges et pendantes, sans aucune forme. Ils habitaient entre les rochers, dans des cavernes, où ils vivaient avec beaucoup d'union et d'amitié: leur langage était partout le même; ils se nourrissaient de chair de bouc et de chien, et de lait de chèvre; ils faisaient aussi tremper dans le même lait de la farine d'orge, dont ils composaient une espèce de pain appelé goffia, qui est encore en usage parmi leurs descendans. Nicols, voyageur anglais, en a mangé plusieurs fois avec goût, et le trouva extrêmement sain.

Outre les sept îles nommées grande Canarie, Ténériffe, Gomera, Palma, Hierro ou Fer, Lancerotta et Fuerte-Ventura, il y en a six autres qui sont situées autour de Lancerotta: Gratiosa, Rocca, Allegranza, Santa-Clara, Infierno, et Lobos, qui s'appelle aussi Vecchio-Marino, et qui est placée entre Lancerotta et Fuerte-Ventura. Les anciens parlent d'îles situées au long de la côte occidentale d'Afrique, qu'ils nomment îles Fortunées. Quelques auteurs supposent que ce sont celles du cap Vert; mais une de ces îles est nommée formellement Canarie par Ptolémée; et les Arabes, qui ont remplacé les Romains dans l'Afrique, ont appelé les Canaries, Al-Iazayr, Al-Khaledar, c'est-à-dire îles Fortunées.

Linschoten, Beckman, Sprat, Duret, Edmond, Scory, Cadamosto, et surtout l'Anglais Nicols, qui demeura dix-sept ans aux Canaries, nous ont fourni tous les détails qui regardent ces îles, où les anciens plaçaient leur Élysée.

Quant aux mœurs des aborigènes, que l'on nomme Guanches, on les représente comme très-barbares au temps de la conquête. Ils prennent, disent les voyageurs de ce temps, autant de femmes qu'ils le désirent. Ils font allaiter leurs enfans par des chèvres. Tous leurs biens sont en commun, c'est-à-dire leurs alimens, car ils ne connaissent pas d'autres richesses. Ils cultivent la terre avec des cornes de bœuf. Leurs ancêtres n'avaient pas même l'usage du feu. Ils regardaient l'effusion du sang avec horreur; de sorte qu'ayant pris un petit vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit point imaginer de plus rigoureuse vengeance que de les employer à garder les chèvres: exercice qui passait entre eux pour le plus méprisable. Ne connaissant pas le fer, ils se servaient de pierres tranchantes pour se raser les cheveux et la barbe. Leurs maisons étaient des cavernes creusées entre les rochers. Remarquons que les voyageurs mettent ici l'horreur du sang au nombre des caractères de la barbarie: comme ci cette heureuse ignorance des arts de destruction n'était pas le plus doux attribut de l'humanité!

Ils avaient cependant quelque idée d'un état futur; car chaque communauté avait toujours deux souverains, un vivant, et l'autre mort. Lorsqu'ils perdaient leur chef, ils lavaient son corps avec beaucoup de soin, et, le plaçant debout dans une caverne, ils lui mettaient à la main une sorte de sceptre, avec deux cruches à ses côtés, l'une de lait, l'autre de vin, comme une provision pour son voyage.

Leurs armes étaient des pierres, avec une sorte de dards endurcis au feu, qui les rend aussi dangereux que le fer. Pour cottes de mailles, ils s'oignaient le corps du jus de certaines plantes mêlé de suif; cette onction, qu'ils renouvelaient souvent, leur rendait la peau si épaisse, qu'elle servait encore à les défendre contre le froid.

Il paraît que chaque canton avait ses usages et son culte de religion particuliers. Dans l'île de Ténériffe, on ne comptait pas moins de neuf sortes d'idolâtrie; les uns adoraient le soleil, d'autres la lune, les planètes, etc. La polygamie était un usage général; mais le seigneur avait les premiers droits sur la virginité de toutes les femmes, qui se croyaient fort honorées lorsqu'il voulait en user. On voit que partout la volupté est entrée dans les usurpations du despotisme le plus grossier.

Ils conservèrent long-temps une pratique fort barbare. À chaque renouvellement de seigneur, quelques jeunes personnes s'offraient pour être sacrifiées. Il y avait une grande fête, à la fin de laquelle ceux qui voulaient lui donner cette preuve d'affection étaient conduits au sommet d'un rocher. Là, on prononçait des paroles mystérieuses, accompagnées de diverses cérémonies; après quoi les victimes, se précipitant elles-mêmes dans une profonde vallée, étaient déchirées en pièces avant d'y arriver: mais, pour récompenser ce sanglant hommage, le seigneur se croyait obligé de répandre toutes sortes de biens et d'honneurs sur les parens des morts: ainsi, même chez les peuplades les plus sauvages, les dévouemens ont flatté l'orgueil, et le sang a plu à la tyrannie.

Les Guanches (c'est le nom que les Espagnols leur ont donné) étaient une nation robuste et de haute taille, mais maigre et basanée: la plupart avaient le nez plat; ils étaient vifs, agiles, hardis et naturellement guerriers; ils parlaient peu, mais fort vite; ils étaient si grands mangeurs, qu'un seul homme mangeait quelquefois dans un seul repas vingt lapins et un chevreau. Suivant la relation du docteur Sprat, il reste encore dans l'île de Ténériffe quelques descendans de cette ancienne race qui ne vivent que d'orge pilé, dont ils composent une pâte avec du lait et du miel; on leur en trouve toujours des provisions suspendues dans des peaux de boucs, au-dessus de leurs fours. Ils ne boivent pas de vin, et la chair des animaux n'est pas une nourriture qui les tente. Ils sont si agiles et si légers, qu'ils descendent du haut des montagnes en sautant de rocher en rocher. Ils se servent d'une sorte de pique longue de neuf ou dix pieds, sur laquelle ils s'appuient pour s'élancer ou pour glisser d'un lieu à l'autre, et pour briser les angles qui s'opposent à leur passage, posant le pied dans des lieux qui n'ont pas six pouces de largeur. Richard Hawkins atteste qu'il les a vus monter et descendre ainsi des montagnes escarpées dont la seule perspective l'effrayait. Sprat raconte l'histoire de vingt-huit prisonniers que le gouverneur espagnol avait fait conduire dans un château d'immense hauteur, où il les croyait bien renfermés, et d'où ils ne laissèrent pas de s'échapper, au travers des précipices, avec une hardiesse et une agilité incroyables. Il ajoute qu'ils ont une manière extraordinaire de siffler qui se fait entendre de cinq milles: ce qui est confirmé par le témoignage des Espagnols. Il assure encore qu'ayant fait siffler un Guanche près de son oreille, il fut plus de quinze jours sans pouvoir entendre parfaitement.

On trouve aussi dans Sprat que les Guanches emploient les pierres dans leurs combats, et qu'ils ont l'art de les lancer avec autant de force qu'une balle de mousquet. Cadamosto assure la même chose, et s'accorde avec Sprat dans la plus grande partie de cette relation. Ils disent tous deux, sur le témoignage de leurs propres yeux, que ces barbares jettent une pierre avec tant de justesse, qu'ils sont sûrs d'atteindre au but qu'on leur marque; et avec tant de force, que d'un petit nombre de coups ils brisent un bouclier, et si loin, qu'on la perd de vue dans l'air. Ainsi les peuples sauvages, en ajoutant à l'énergie des organes naturels, sont parvenus quelquefois à balancer les inventions de notre industrie; et l'homme de la société, malgré tous ses avantages artificiels, est quelquefois petit devant l'homme de la nature.