Ils admirèrent beaucoup son horloge de sable et ses instrumens astronomiques. Les Portugais, à qui ils avaient quelquefois vu des machines de la même espèce, n'avaient jamais voulu leur en apprendre l'usage. Roberts prenant plaisir à leur donner quelque explication, ils lui dirent que tous les blancs étaient autant de fittazares (nom qu'ils donnent à leurs sorciers). Il leur répondit que toute correspondance avec le diable faisait horreur aux Anglais, et que dans leur pays les sorciers étaient brûlés vifs. C'est une fort bonne loi, lui répondirent-ils, et nous en souhaiterions ici l'usage. Mais, pour expliquer l'habileté des blancs, ils conclurent que, sans être aussi méchans que les sorciers, puisqu'ils les punissaient par le feu, ils devaient être plus savans que le diable même; et la raison qu'ils en apportèrent, c'est qu'ils avaient remarqué que leurs sorciers, dont le savoir venait du diable, n'avaient aucun pouvoir contre les blancs. Là-dessus ils prièrent Roberts d'employer ses lumières pour les empêcher de nuire à leurs bestiaux, et surtout à leurs enfans, qu'ils faisaient mourir par des maladies de langueur, lorsqu'ils portaient de la haine à leur famille.
On sera peut-être surpris, dit Roberts, que j'entendisse si parfaitement leur langage. Mais sachant la langue portugaise, qui fait une grande partie de la leur, mêlée avec l'ancien mandingue, qui est leur première langue, ils ne me disaient rien dont je ne comprisse du moins le sens. D'ailleurs leurs moindres paroles sont accompagnées de tant de mouvemens et de gesticulations, surtout dans cette île et dans celle de Saint-Philippe, que leur pensée se fait entendre avant qu'ils aient achevé de l'exprimer.
Ils allumèrent du feu pour faire cuire des courges.
Dans l'après-midi, le vent devint fort impétueux, et le ciel se couvrit de nuages si épais, que Roberts se crut menacé d'une tempête. Il était venu à bord plusieurs autres Nègres. À sa prière, un d'entre eux se mit à la nage, tenant le bout d'une corde pour amarrer le bâtiment contre les rocs; mais il le fît si légèrement, que, la corde ayant coulé aussitôt, son travail devint inutile. Roberts le pria inutilement de recommencer. Il répondit que, si le vent éloignait sa felouque, il se chargeait, lui et ses compagnons, de porter les deux Anglais au rivage. Cependant quelques-uns d'entre eux consentirent à retourner à terre pour chercher Colau-Verde, dont l'adresse et l'audace pourraient être de quelque secours. Le vent fut inégal pendant la nuit suivante. Une heure avant le lever du soleil, il plut beaucoup au nord-est et à l'est-nord-est; ce que les Nègres expliquèrent comme un signe de vent qui ne ferait qu'augmenter pendant le jour. Cependant le soleil se leva très-clair; mais vers huit heures le vent souffla fort impétueusement, et devint si furieux vers le milieu du jour, que Roberts n'avait jamais vu les vagues dans une telle agitation; il ne savait quel parti prendre, et tous ses efforts se tournaient à persuader aux Nègres de ne pas l'abandonner. Le reste du jour et la nuit suivante se passèrent avec moins d'alarme; mais le lendemain, qui était le 29 novembre, les vents redevinrent si furieux, qu'ayant arraché le bâtiment de dessus son ancre, ils le précipitèrent sur la pointe d'un roc, où il se brisa misérablement. L'eau pénétrait de toutes parts, et les Nègres, à cette vue, se jetèrent à la nage pour gagner la terre; cependant ils revinrent au secours de Roberts et de son matelot, qui jetaient des cris lamentables. À la faveur de quelques planches brisées, ils les conduisirent au pied d'un roc, où ils trouvèrent assez de facilité à monter plus de quinze pieds au-dessus des flots. Là, le roc s'aplanissant dans un espace de neuf ou dix pieds, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, tandis que d'autres Nègres, qui avaient vu leur disgrâce du sommet de la côte, leur apportèrent de l'eau et quelques alimens du pays. Ils allumèrent du feu dans le même endroit pour faire cuire des courges; et le temps ayant commencé à s'adoucir, ils y passèrent la nuit.
Le jour suivant fut employé par les Nègres à sauver les débris de la felouque, surtout les moindres pièces de bois où il restait quelque trace de peinture. Ils dirent à Roberts que, s'il pouvait imaginer quelque moyen de rejoindre ensemble les mâts, le gouvernail, et quelques parties qui ne paraissaient pas fracassées, ils croyaient pouvoir les conduire jusqu'à un port voisin, où peut-être en tirerait-il quelque utilité. Il admira leur bonté dans cette proposition; et, touché de reconnaissance, il leur promit que, s'il arrivait dans ce port quelque bâtiment qui eût besoin de ces tristes restes, il les vendrait dans la seule vue de leur en donner le prix, et de récompenser leurs services par un présent fort inférieur à sa reconnaissance. Leur réponse, rapportée en termes exprès par l'auteur, est remarquable. Ils lui protestèrent qu'ils croyaient n'avoir fait que leur devoir en assistant des étrangers dans l'infortune; que, malgré la différence de leur couleur, et quoiqu'ils fussent regardés par les blancs comme des créatures d'une autre espèce, ils étaient persuadés que tous les hommes sont de la même nature; mais qu'ils avouaient néanmoins que Dieu les avait créés fort inférieurs aux blancs. Roberts, surpris de leur trouver tant de raison, leur répondit qu'au fond il n'y voyait pas d'autre différence que la couleur, et qu'il n'en connaissait pas d'autre cause que la chaleur excessive de leur climat. Il ajouta que si quelque blanc venait vivre dans leur île avec une femme de son pays, exposé comme eux à l'ardeur du soleil, il ne doutait pas que, dans trois ou quatre générations, leur postérité ne fût de la même couleur et de la même complexion.
Il fut fort surpris de leur entendre dire que, dans cette supposition, les blancs perdraient peut-être leur couleur, mais que leurs cheveux conserveraient toujours leur nature, et ne deviendraient pas frisés comme ceux des Nègres; en quoi, certes, ils raisonnaient beaucoup mieux que lui. Ils lui dirent encore qu'ils n'avaient que trop reconnu par une longue expérience qu'il y avait sur eux quelque malédiction, et qu'ils étaient faits pour être les serviteurs et les esclaves des blancs. Roberts, assez content de les voir dans cette idée, leur répondit que c'était une opinion reçue dans le monde. Ils entrèrent si fort dans sa réponse, qu'ils la confirmèrent en lui disant que c'était une vérité prouvée par l'usage annuel des blancs, qui venaient prendre ou acheter des milliers d'esclaves en Guinée.
Non-seulement les Nègres sauvèrent tous les débris qui étaient sur la surface de la mer, mais, plongeant avec une hardiesse extrême, ils ramenèrent du fond des flots deux pots de fer qu'ils se hâtèrent de rendre à Roberts. Ils excellent tous à nager et à plonger. La petite baie de Punta do Sal est d'une eau si claire, que dans le beau temps on voit le fond jusqu'à huit ou dix brasses. C'est un de leurs plus doux exercices, après la pèche, de jeter une pierre au fond de l'eau, et de parier entre eux qui aura le plus d'adresse à la trouver. Ils ont un art de ménager leur haleine, qui les fait demeurer au fond plus d'une minute.
Vers midi, ils firent à Roberts un dîner composé de courges bouillies et de quelques poissons qu'ils avaient pêchés. Pendant que les deux Anglais oubliaient leur infortune pour manger avec assez d'appétit, il leur vint un messager du seigneur Lionel Consalvo, gouverneur de l'île, qui s'excusait de n'être pas venu lui-même, parce qu'il était tourmenté d'un rhume. Il envoyait à Roberts quelques courges et trois ou quatre pommes-de-terre, en lui faisant espérer pour le jour suivant une pièce de chevreau sauvage. Au même moment il parut un autre messager de la part du prêtre de l'île: loin d'apporter quelques provisions aux deux Anglais, il était chargé par son maître de leur demander s'ils n'avaient pas sauvé quelques restes de farine. Après cette question, il ajouta, comme de lui-même, que, s'il leur restait de l'aqua ardente, ils feraient beaucoup de plaisir au prêtre de lui en envoyer. Roberts lui montra les restes de son naufrage, qui consistaient dans quelques planches et les deux pots de fer. À la vue des deux pots, le messager releva beaucoup le pouvoir de son maître, qui le rendait plus capable d'être utile aux étrangers que le gouverneur même; et pour conclusion, il déclara aux Anglais qu'ils lui feraient plaisir de lui envoyer un des deux pots. D'autres Nègres vinrent successivement, et parmi eux Domingo Gomerès, fils d'Antoine Gomerès, qui avait été gouverneur de l'île avant Lionel Consalvo. Roberts prit une juste opinion de Consalvo en ne voyant qu'un Nègre dans Gomerès. Les Portugais dédaignent de venir commander personnellement dans une île si pauvre, et laissent volontiers prendre aux Nègres leurs noms et leurs titres. Gomerès présenta au capitaine anglais quelques courges, une papaye et des bananes, avec un gâteau composé de bananes et de maïs. Roberts lui ayant demandé ce qu'il exigeait de sa reconnaissance pour tant de faveurs, il répondit qu'il serait fort satisfait de son amitié, et que tous les autres habitans n'avaient pas d'autre prétention, à la réserve du prêtre, qui ne cesserait pas, suivant sa coutume, de lui faire beaucoup de demandes; mais qu'ils le prévenaient là-dessus, afin qu'il ne se laissât pas tromper. Roberts lui dit qu'à son retour en Angleterre, il ne manquerait pas de se louer beaucoup de la générosité des Nègres, pour engager ses compatriotes à venir souvent dans leur île. Gomerès répondit que malheureusement l'île ne produisait rien d'avantageux au commerce; que son père et d'autres Nègres fort anciens se souvenaient d'y avoir vu des étrangers qui leur avaient dit qu'elle était fort pauvre, et que non-seulement ses habitans étaient fort misérables, mais que leur misère était la raison qui empêchait les vaisseaux de les visiter.