Dampier dit que la forme de l'île de Saint-Nicolas est triangulaire; que le plus long de ses trois côtés, qui est au nord, n'a pas moins de quinze lieues. Il ajoute qu'elle est montagneuse, et que toutes ses côtes sont stériles.
Roberts assure qu'avant la famine qui dépeupla plusieurs des îles du cap Vert, Saint-Nicolas avait plus de deux mille habitans, et que le nombre ne surpasse pas aujourd'hui treize ou quatorze cents. Ils ont un prêtre portugais pour le gouvernement ecclésiastique; car ils font tous profession de la religion romaine. Ils sont tous ou noirs ou couleur de cuivre, avec les cheveux frisés.
Les femmes de l'île ont beaucoup plus de facilité à se servir de leurs mains et de leurs aiguilles que celles de toutes les autres îles; celle qui se présente en public avec une coiffe sans broderie, dans le goût des femmes de Bona-Vista, est accusée de paresse et de grossièreté; elles sont aussi plus modestes, et jamais on ne les voit paraître nues devant les étrangers, comme elles en ont l'habitude à Saint-Jean. Si elles ne sont point à travailler aux champs, on les trouve toujours occupées à coudre ou à filer.
C'est dans cette île de Saint-Nicolas qu'on parle la langue portugaise avec une pureté qui est rare dans les meilleures colonies de cette nation. Mais si les habitans ont cette ressemblance avec les Portugais par le langage, ils ne ressemblent pas moins à la populace du Portugal par leur inclination à voler les étrangers, et par leur soif du sang, lorsqu'ils sont animés par quelque sujet de haine. Ils se servent de leurs couteaux avec autant de cruauté que d'adresse. Roberts prouve leur goût pour le larcin par son propre exemple. Lorsqu'il se trouva dans leur île avec un seul matelot, en 1722, ils entrèrent dans sa barque en très-grand nombre; et, remarquant l'endroit où Roberts avait placé ce qui lui restait de plus précieux, ils prirent droit de son infortune pour s'en saisir, en lui disant avec une impudence extrême que sa barque et tous ses biens étaient à eux, parce qu'il n'aurait pu éviter de périr sans leur secours, et qu'ils lui avaient apporté quelques bouteilles d'eau fraîche. «Double fausseté, ajoute Roberts, car j'étais en sûreté sur mon ancre, et l'eau qu'ils avaient apportée pour moi, ils l'avaient employée à leur propre usage.»
À l'égard des productions naturelles de cette île, Roberts assure qu'on y trouve les mêmes sortes de sables et de pierres qu'à Saint-Jean; et les habitans prétendent, sur une ancienne tradition, que ces sables contiennent de l'argent et de l'or; mais qu'ils ignorent la manière de les en tirer. L'île produit aussi du salpêtre, et l'on en tire du beurre d'or.
Dampier raconte que, malgré les montagnes de Saint-Nicolas et la stérilité de ses côtes, il y a au centre de l'île des vallées où les Portugais ont leurs vignobles et leurs plantations, avec du bois pour le chauffage. Le terroir, suivant Roberts, est fertile pour le maïs, pour les bananes, les courges, les melons d'eau et musqués, les limons, les citrons et les oranges. On y voit quelques cannes à sucre, dont les habitans font de la mélasse. Ils ont des vignes dont ils tirent, dans les bonnes années, soixante on quatre-vingts pipes d'un vin tartreux. Roberts en apprit la quantité par la dîme du prêtre. Le prix ordinaire est de trois livres sterling par pipe; mais il est rare qu'on en trouve encore vers le temps de Noël; et la vendange de l'île se fait aux mois de juin et de juillet.
On y trouvait autrefois beaucoup de sang-de-dragon; mais l'arbre qui le produit y est devenu si rare, que Roberts doute si l'on recueille annuellement vingt ou trente livres de cette résine, et le plus souvent corrompue et falsifiée. Les habitans attribuent la ruine de leurs arbres au pirate Avery, qui, ayant brûlé leur ville et coupé leurs figuiers pour faire des chaloupes et des canots à sa flotte, les mit dans la nécessité d'employer leurs dragonniers à faire les lambris et les planches de leurs nouveaux édifices. En effet, on ne voit guère d'autre bois dans leurs maisons, quoique, étant creux, avec peu de dureté dans sa substance, il ne soit pas extrêmement propre à bâtir.
Avant la dernière famine, les chèvres, les porcs et la volaille étaient fort communs à Saint-Nicolas; mais, quoique cette calamité n'ait duré que trois ans, Roberts assure qu'elle y avait causé plus de ravage que dans toutes les autres îles, parce que le pays n'ayant guère d'autre commerce que celui des ânes, souvent il n'y paraissait pas un vaisseau dans l'espace de deux ans, surtout depuis que le besoin de ces animaux était diminué aux Indes occidentales: c'est ce qui avait rendu les habitans plus industrieux que tous leurs voisins. Dans un temps plus heureux, ils avaient une si grande abondance de chèvres et de vaches, que, sans diminuer le fonds, parce qu'ils ne les tuaient qu'à proportion du produit, ils embarquaient ordinairement sur les vaisseaux annuels du Portugal deux mille peaux de chèvres des trois îles de Saint-Nicolas, de Sainte-Lucie et Saint-Vincent, et cent peaux de vaches qui ne venaient que de Saint-Nicolas. Mais la famine y avait réduit le nombre des vaches à quarante; et celui même des chèvres était tellement diminué, que le gouverneur dit à Roberts qu'il ne fallait pas espérer de trois ans qu'on en pût faire passer en Portugal.
L'industrie des habitans de Saint-Nicolas semblait promettre, au jugement de Roberts, que leur île serait bientôt repeuplée des espèces d'animaux qui s'accommodent le mieux du pays, surtout de porcs et de volailles, dont il y avait déjà peu de familles qui ne fussent assez bien pourvues. Cette réparation s'était faite dans l'espace d'environ trois ans, et le succès en avait été si prompt, qu'on aurait pu charger à fort bon marché un bâtiment de volailles, de porcs, même de chevaux, dont la race était venue de Bona-Vista depuis quatorze ans, par les soins d'un capitaine français nommé Rolland.
Les habitans de Saint-Nicolas se font des habits d'étoffe de coton dans la même forme que ceux de l'Europe, et savent travailler les boutons sur tous les modèles qu'on leur présente. Ils se font des bas de fil de coton, d'assez bons souliers de cuir de leurs vaches, qu'ils ont l'art de tanner fort proprement. Ils faisaient aussi de leur coton plusieurs sortes de draps et de matelas, qui étaient trop bons pour le commerce de Guinée, et que les Portugais venaient prendre pour celui du Brésil; mais, à force d'en tirer, ils ont rendu le coton aussi rare que dans les autres îles du cap Vert.