Déjà la république de Hollande, après avoir conquis sa liberté sur l'Espagne, conquit des colonies dans l'Inde sur le Portugal, exploita les îles les plus riches en épiceries, et entama des relations avec la Chine et le Japon, et, entreprenant des expéditions dans la mer du Sud, détermina la position de la Nouvelle-Hollande, de la terre Van-Diemen et d'autres îles de cette mer. Les missionnaires espagnols, portugais et français pénétrèrent dans la Chine, la Tartarie, le Japon, les royaumes de la presqu'île orientale de l'Inde, et dans d'autres contrées, et en donnèrent des détails curieux pour les savans, édifians pour l'église romaine. D'autres missionnaires se hasardèrent dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale et méridionale; les marchands hollandais se hasardèrent partout où il y avait quelque espoir de spéculations lucratives. Les Espagnols qui possédaient plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, furent affaiblis dans leurs colonies par les flibustiers, par leurs guerres contre les autres puissances maritimes; et par suite de leur inertie, la Guyane, les Antilles, l'Amérique septentrionale, attirèrent des flottes de diverses nations européennes; on connut mieux ce pays, et le commerce en tira meilleur parti. On eut bien des langues, des mœurs et des peuples à étudier sans cesse les sciences naturelles, s'enrichirent de nouvelles observations. Tandis que les colonies espagnoles et portugaises furent remplies de moines, les colonies anglaises, dans l'Amérique septentrionale se peuplèrent rapidement. La marine anglaise surpassa au dix-huitième siècle celle des autres puissances maritimes, et s'empara de plusieurs des grands débouchés du commerce européen. Vers le milieu de ce siècle, l'Angleterre fit faire des voyages autour du monde, auxquels le capitaine Cook a attaché son nom immortel, et qui avaient pour but, non pas, comme autrefois, de surprendre et de subjuguer des peuples sans armes et sans expérience; mais, ce qui était plus digne des Européens, d'augmenter les connaissances humaines, et de contribuer, par un échange de productions et de découvertes, au bien-être de l'humanité. On n'était plus dans le temps barbare où l'on faisait décider à Rome qu'on pouvait traiter les sauvages en esclaves pour le bien de leur âme. Les expéditions de Cook leur apportèrent nos plantes nourricières et nos animaux domestiques, et leur firent connaître les avantages de la civilisation. C'est surtout par les expéditions de ce navigateur que l'Europe connut les nombreux archipels disséminés dans la vaste mer du grand Océan.

Cependant il y en avait trop pour que des navigateurs futurs n'y trouvassent pas encore des découvertes à faire. Déjà, avant le troisième voyage de Cook, l'expédition française conduite par Bougainville avait découvert l'archipel des navigateurs. Les voyages de Vancouver, de la Pérouse, d'Entrecasteaux ajoutèrent aux connaissances que nous avions sur les divers archipels; le premier explora principalement la côte du nord-ouest de l'Amérique. Des savans isolés et des états du second ordre, entreprirent, dans le dix-huitième siècle, beaucoup de voyages utiles; Hearne et Mackenzie trouvèrent sur deux points la limite septentrionale de l'Amérique; Bruce chercha des aventures jusqu'en Abyssinie; Nicbuhr et ses savans compagnons, tous envoyés aux frais du Danemark, bravèrent les sables brûlans de l'Arabie, et la perfidie des Bédouins. Le Vaillant étudia l'histoire naturelle de l'Afrique méridionale; Mungo-Park eut le courage de pénétrer dans l'intérieur de ce continent. Le gouvernement russe qui, pendant ce siècle avait pris un rang marquant en Europe, fit entreprendre des voyages en Sibérie et en Kamtchatka, et visiter l'extrémité de l'Asie, sur laquelle il est resté long-temps des doutes aux géographes, quoique Behring ait eu l'honneur de donner son nom au détroit qui sépare l'extrémité de l'Asie de celle de l'Amérique. Le capitaine Billings visita les côtes de la mer Glaciale, et la chaîne des îles Aléoutes. La fin de ce siècle fut marquée par l'expédition militaire des Français en Égypte; expédition à laquelle on eut le bon esprit d'associer la science. Si elle fut peu utile sous le rapport politique, elle procura au moins une masse de renseignemens précieux sur l'Égypte et sur les peuples arabes, et fit naître un recueil savant, comme il n'en avait été fait jusqu'alors sur aucun pays. Plusieurs voyageurs particuliers s'empressèrent dans la suite de compléter en Égypte les observations des savans de l'expédition française.

Voici comment toutes ces entreprises sont présentées dans un rapport de l'institut de France[1].

«À l'époque de 1789, toutes les nations à l'envi paraissaient animées du désir de perfectionner la description de leurs états et des mers qui baignent leurs côtes. Le goût qu'avaient fait naître les voyages heureux et brillans des Bougainville, des Cook, ne s'affaiblit pas par les expéditions désastreuses, mais non pourtant inutiles de La Pérouse et d'Entrecasteaux. Les Anglais ont profité des avantages de leur position: tandis que leur Société africaine pénétrait dans des contrées entièrement inconnues, que leur Horneman recevait l'accueil le plus distingué du vainqueur de l'Égypte, que Mungo-Park bravait les plus grands dangers pour ouvrir de nouvelles routes au commerce de son pays, que Flinders s'exposait à des dangers plus terribles encore, pour visiter la terre de Diemen et les côtes de la Nouvelle-Hollande, leurs vaisseaux parcouraient la mer et l'archipel des Indes, leurs ambassadeurs reconnaissaient le Thibet, le royaume de Java, et pénétraient en Chine. Vancouver décrivait les côtes qu'il était chargé de reconnaître, avec des soins et une exactitude dignes de servir de modèle à tous ceux qui auront à remplir de pareilles missions. Les Français, si glorieusement occupés ailleurs, n'avaient pourtant point abandonné les recherches géographiques. Si les Anglais nous faisaient mieux connaître la pointe méridionale de l'Afrique, les Français trouvaient en Égypte matière à des descriptions bien plus intéressantes. Le capitaine Marchand avait fait autour du monde, un voyage heureux et modeste, qui, pour être apprécié ce qu'il vaut, attendait la plume d'un navigateur distingué. M. de Fleurieu a su y ajouter un prix nouveau, en donnant aux marins toutes les instructions qui peuvent rendre leurs courses moins périlleuses et plus utiles, en les préparant à recevoir le bienfait des nouvelles mesures, et en proposant une division plus méthodique des mers.... M. Buache a préparé pour nos navigateurs tous les renseignemens qui peuvent diriger leur marche. Muni de ces instructions, le capitaine Baudin alla reconnaître les côtes de la Nouvelle-Hollande dans une expédition recommandable, surtout, par les services qu'elle a rendus à l'histoire naturelle. Enfin, pour terminer par un voyage qui renferme tous les genres de mérite, M. de Humboldt a fait à ses frais une entreprise qui honorerait un gouvernement; seul avec son ami Bonpland, il s'est enfoncé dans les déserts de l'Amérique: il en a rapporté six mille plantes avec leurs descriptions, les positions de plus de deux cents points déterminés astronomiquement; il est monté à la cime du Chimboraço, dont il a mesuré la hauteur; il a créé la géographie des plantes, assigné la limite de la végétation et des neiges éternelles, observé les phénomènes de l'aimant et des poissons électriques, et rapporté aux amateurs de l'antiquité des connaissances précieuses sur les Mexicains, leur langue, leur histoire et leurs monumens.»

Le siècle dans lequel nous vivons a déjà augmenté considérablement nos connaissances géographiques, quoiqu'il n'y en ait pas encore un quart d'écoulé; ce qui distingue surtout les voyageurs actuels, c'est un savoir plus profond, un jugement plus sain, un esprit d'observation plus fin et plus étendu. Les anciens voyageurs ont rapporté tant de fables, qu'il en a coûté quelquefois plus de peine à la postérité de détruire ces mensonges que de répandre des vérités qui s'y trouvaient mêlées. La grande confédération des états républicains de l'Amérique septentrionale qui défricha, et qui peupla d'hommes libres et heureux des contrées où naguère quelques peuplades sauvages avaient subsisté misérablement, fit explorer les sources du Missouri, et le cours de la Columbia, afin de découvrir des moyens de communication à travers l'Amérique septentrionale, avec les côtes du grand Océan. Les révolutions qui rendirent l'indépendance aux colonies espagnoles, ouvrirent aux regards curieux des Européens, de vastes contrées où la jalousie du gouvernement avait embarrassé les pas des voyageurs avides d'instruction, et les doux accens de la liberté et de la civilisation furent bégayés par des races auxquelles l'Europe n'avait presque apporté encore que le despotisme et une superstition grossière. Des voyageurs anglais, par dévouement pour la science, plus encore que par l'espoir des récompenses qui les attendaient, affrontèrent tous les périls pour pénétrer dans l'intérieur toujours inconnu de l'Afrique; des malheurs particuliers même tournèrent au profit de la géographie, et plusieurs naufrages qui ont eu lieu sur les côtes de ce continent inhospitalier, ont procuré des renseignemens intéressans sur les routes et les places de commerce; mais ils justifient l'opinion que l'on s'était formée sur la férocité des mœurs des peuples africains. La voix de l'humanité fut assez forte pour engager, enfin, les Européens à renoncer à ce trafic de nègres, dont la barbarie les assimilait aux hordes des déserts.

La vaste domination à laquelle les Anglais étaient parvenus dans l'Inde les mit à même de produire un grand nombre de beaux ouvrages sur ce berceau antique des arts et des fables. Ils firent explorer aussi la partie de la Nouvelle-Hollande où leur colonie, peuplée de malfaiteurs européens, fait des progrès si rapides vers les arts de la civilisation. Le chirurgien Bass avait trouvé en 1795 le détroit qui sépare cette vaste île de celle de Diemen, et le capitaine Flinders visita les côtes de la plus petite de ces îles. Dans les dernières années, des Anglais ont exploré l'ouest de la Nouvelle-Galles méridionale, et, en se rapprochant de l'intérieur de la Nouvelle-Hollande, ils y ont trouvé le premier fleuve que l'on y ait encore vu. Les missionnaires anglais, soutenus par les sociétés bibliques qui font traduire l'Évangile dans un grand nombre de langues, parcourent toutes les parties du monde. Les ambassades anglaises en Chine et en Perse apportèrent aussi des supplémens aux connaissances géographiques. Dans les colonies que les Anglais enlevèrent pendant les guerres aux Hollandais déchus de leur ancienne puissance, ils substituèrent l'esprit d'investigation libre qui caractérise ce peuple à la jalousie mystérieuse des marchands de Hollande. Enfin l'Angleterre entreprit ces expéditions dont la science a sûrement plus à espérer que le commerce, et qui tendent à déterminer les limites de l'Amérique septentrionale. Plus de vingt tentatives avaient déjà été faites pour découvrir au nord du continent américain ce passage de communication entre l'Océan Atlantique et la mer du Sud, dont on se promettait tant d'avantages pour la navigation; les deux dernières expéditions des Anglais ont prouvé que ces avantages sont à peu près chimériques; mais il sera toujours important de connaître les limites du continent vers le pôle du nord.

Les Russes, étonnés de tirer si peu de partie de l'immense Sibérie, voudraient au moins en faire une route de commerce pour attirer à eux les productions de l'extrémité de l'Amérique et des îles disséminées sur les côtes orientales de l'Asie; leurs dernières expéditions nous ont mieux fait connaître ces archipels; leur pavillon a déjà deux fois fait le tour d'un globe sur lequel le nom de Russes était encore inconnu, il y a deux siècles. Depuis la paix, la France, malgré l'état de délabrement dans lequel les guerres du continent avaient réduit sa marine, a entrepris des expéditions maritimes qui n'ont pas été infructueuses pour la science, et il s'est formé dans la capitale de la France une société géographique à l'instar de l'institution africaine de Londres à laquelle la géographie a de grandes obligations.

Tant d'entreprises utiles et intéressantes ont fait éclore un si grand nombre de relations, que pour les rassembler il faudrait une bibliothèque entière, et que la vie de l'homme suffirait à peine pour les lire et les comparer entre elles. Cette double tâche était infiniment plus facile, il y a un siècle: alors l'attention du savant pouvait encore embrasser d'un coup d'œil la série des relations de voyages qui avaient été successivement publiées sans habileté, et les réduire à leur substance pour l'instruction des gens du monde. Ramusio renferma en trois volumes in-folio imprimés pour la première fois à Venise, en 1565, les relations de voyages anciennes et modernes. Hackluit ne composa également sa collection, publiée à Londres, en 1599 et 1600, que de trois volumes in-folio. Mais elle se borne aux voyages faits par les Anglais dans un espace de 160 ans. C'était déjà bien restreindre le recueil des expéditions. Les Français n'ont point de collection exclusive pour les voyageurs de leur nation, et en effet elle serait d'une utilité médiocre. Il s'agit peu de savoir si le voyageur était de telle ou telle nation; la science ne s'informe que de ce qu'il a découvert, et ce que ses observations ajoutent au trésor des connaissances humaines. Purchas qui, indépendamment des relations anglaises, recueillit aussi celles des voyageurs étrangers, en forma quatre volumes in-folio, Londres 1625-26. Churchill qui, dans la même ville, publia en 1732 huit volumes in-folio de voyages, s'était principalement attaché aux relations inédites. Un recueil moins étendu, quoique compilé d'après tous ceux qui avaient paru alors, ce fut celui de Harris, Londres 1744, deux volumes in-fol. Vint ensuite la nouvelle collection générale dont il fut publié à Londres, depuis 1744 jusqu'en 1747, huit volumes in-folio; il n'existait en français d'autre collection générale que celle de Thévenot, en quatre volumes. L'abbé Prévost pensa faire une bonne opération en traduisant le nouveau recueil anglais, malgré l'étendue qu'on se proposait d'y donner. On peut lire l'histoire de cette traduction, et de l'abrégé qu'en fit Laharpe, dans la préface qui va suivre. Le traducteur ainsi que l'abréviateur continuèrent le travail des compilateurs anglais; mais aujourd'hui il faudrait plus de volumes que Laharpe n'en a faits, pour abréger toutes les relations intéressantes qui ont paru depuis ce temps. Il y a des personnes qui pensent que Laharpe n'a point pris lui-même la peine d'abréger la traduction de l'abbé Prévost, et qu'il s'est contenté de revoir le travail des autres. Par malheur ni l'abbé Prévost ni Laharpe n'avaient étudié la géographie. Cependant l'abrégé du dernier jouit d'une sorte de vogue en France; cela ce conçoit quand on réfléchit que le nom de Laharpe devait servir de passeport à tous les ouvrages qu'il introduisait dans le monde, que son abrégé est la seule histoire des voyages lisible qui existe en français, enfin qu'exécuté avec goût, il est d'une étendue modérée, et qu'il y règne un esprit philosophique qui fait plaisir au lecteur, et qu'on cherche en vain dans d'autres recueils dont les auteurs ou les éditeurs ont compilé et entassé des faits, sans rien penser, en transcrivant une multitude d'événemens conformes ou contraires à la morale. Des hommes qui présentent le bien et le mal d'un ton d'indifférence, ne peuvent prétendre à une grande attention de la part de leurs lecteurs.

Quoique le public sache que l'abrégé fait par Laharpe ne peut plus être complet, il paraît attacher peu d'importance à cette défectuosité; Laharpe lui a donné en raccourci l'histoire des voyages jusqu'à son temps; s'il se présentait un autre Laharpe pour continuer cette histoire jusqu'à nos jours, sans doute son travail serait également bien accueilli. Quant aux savans, ils seraient peut-être plus difficiles. Ceux qui n'examinent principalement que le fond, voudraient probablement qu'un bon écrivain, qui fût en même temps versé dans la géographie et même dans les sciences naturelles, reprît l'histoire des voyages anciens et modernes, en retraçât la substance, signalât les découvertes importantes dues aux divers voyageurs et les progrès qu'ils ont fait faire aux sciences, avertît des erreurs dans lesquelles ils sont tombés, et qui ont été redressées par des voyages postérieurs, et que, sans négliger les sciences, il eût en même temps en vue dans son histoire le bien de l'humanité et le bonheur des peuples. Un tel ouvrage épargnerait beaucoup d'études et de recherches, et servirait à la fois aux gouvernemens, aux savans et aux gens du monde. Mais il est à craindre qu'il ne se fasse encore long-temps attendre.

DEPPING.