Brue reçut dans son voyage un exprès du siratik pour lui apprendre l'impatience que ce prince avait de le voir, ou plutôt de recevoir le paiement de ses droits. Il continua sa navigation jusqu'au village de Bourty, à l'extrémité orientale de l'île au Morfil, qui est séparée de l'île de Bilbas par un bras du Sénégal. L'île de Bilbas est longue d'environ trente-cinq lieues sur deux et quatre de largeur. Le terroir ressemble beaucoup à celui de l'île au Morfil. Son principal commerce consiste aussi dans la multitude des dents d'éléphans, qui s'achètent sur le pied de six sous pour le poids de dix livres. Les cuirs se donnent à quarante sous pièce; les moutons et les chèvres pour trois sous, et les autres alimens à proportion; mais si les Nègres font un présent, ils s'apprêtent à recevoir le double. Par exemple, s'ils vous donnent un bœuf, ils s'attendent à recevoir cinq ou six aunes d'étoffe; au lieu que, si vous l'achetiez au marché, il ne vous coûterait que vingt ou trente sous.
En arrivant au port de Ghiorel, situé vis-à-vis l'île de Bilbas, centre du commerce de ce canton, Brue fit tirer trois coups de canon pour annoncer son arrivée. À peine eut-il mouillé l'ancre, qu'il reçut la visite du seigneur du village, nommé Farba-Ghiorel[4]. Ce Nègre, qui était oncle du siratik, et qui avait toujours eu beaucoup d'affection pour les Français, fut reçu d'eux avec beaucoup de civilité. Il promit au général de dépêcher sur-le-champ un exprès au roi son neveu. Dès le même soir, Boucar Siré, un des fils du siratik, qui avait ses terres entre Ghiorel et Goumel, résidence de son père, se rendit à bord, et répondit au général de l'amitié que ce roi avait conçue pour lui sur la seule réputation de son mérite. Ce compliment fut accompagné d'un présent de deux bœufs gras et d'une petite boîte d'or du poids d'une once. Le général fit aussi ses présens au prince, et le salua de plusieurs coups de canon à son départ. Ensuite, ayant fait descendre ses facteurs pour commencer le commerce, il trouva dans le village tant d'avidité pour ses marchandises, que ses barques furent bientôt chargées des productions du pays.
Le siratik n'eut pas plus tôt appris l'arrivée des Français, qu'il fit complimenter Brue par son grand bouquenet, c'est-à-dire par le grand-maître de sa maison. Cet officier était un vieillard vénérable, de fort belle taille, avec la barbe et les cheveux gris, ce qui marque, parmi les Nègres, une vieillesse fort avancée; mais il n'en paraissait pas moins vigoureux, moins vif, ni moins poli: son nom était Baba Milé. Après les premiers complimens, il reçut le paiement des droits et les présens annuels; c'étaient des étoffes noires et blanches de coton, quelques pièces de drap et de serge écarlate, du corail, de l'ambre jaune, du fer en barre, des chaudrons de cuivre, du sucre, de l'eau-de-vie, des épices, de la vaisselle, et quelques pièces de monnaie d'argent au coin de Hollande, avec un surtout de drap écarlate à la manière de Brandebourg, et deux boîtes pour renfermer la plus précieuse partie du présent. Le bouquenet reçut aussi les droits qui revenaient aux femmes du prince, et qui montaient à la moitié des premiers, sans oublier ce qui lui revenait à lui-même. Le kamalingo, ou le lieutenant général du roi, qui est ordinairement l'héritier présomptif de la couronne, vint recevoir à son tour le présent ou le droit annuel qui lui devait être payé. Tous ces présens pouvaient monter à la valeur de quinze ou dix-huit cents livres. Ensuite le bouquenet offrit au général, de la part du roi, trois grands bœufs; et l'ayant invité à se rendre à la cour, il fit paraître les officiers qui étaient nommés pour le conduire. On avait déjà préparé un grand nombre de chevaux pour les gens de sa suite, et des chameaux pour transporter son bagage.
Le jour suivant, Brue prit terre au bruit de son canon, et se mit en marche pour la cour du siratik. Son cortége était composé de six de ses facteurs, deux interprètes, deux trompettes, deux hautbois, et quelques domestiques, avec douze laptots, ou Nègres libres, bien armés. Il traversa un pays fort uni et bien cultivé, plein de villages et de petits bois. En approchant de Boucar, il découvrit de vastes prairies, dont les parties basses se sentaient déjà de l'inondation qui commençait à gagner dans le pays. Ce qui restait de terrain sec était si couvert de toutes sortes de bestiaux, que les guides du général avaient peine à lui faire trouver un passage: le convoi ne put arriver à Boucar qu'à l'entrée de la nuit.
Le prince Siré, à qui le village appartenait, vint au-devant des Français à la tête de trente chevaux: aussitôt qu'il eut aperçu le général, il s'avança au grand galop en secouant sa zagaie, comme s'il eût voulu la lancer; Brue l'aborda de la même manière, c'est-à-dire avec le pistolet en joue. Mais, lorsqu'ils furent près l'un de l'autre, ils mirent pied à terre et s'embrassèrent; ensuite, étant remontés à cheval, ils entrèrent dans le village, et le prince conduisit son hôte dans une maison qu'il avait fait préparer pour lui, dans le même enclos que celui de ses femmes. Après l'avoir introduit dans son appartement, il le laissa seul; mais au même moment le général fut conduit à l'audience de la princesse: elle lui parut d'une taille médiocre, mais très-bien faite, jeune et fort agréable; ses traits étaient réguliers, ses yeux vifs et bien fendus, sa bouche petite et ses dents extrêmement blanches; son teint couleur d'olive aurait beaucoup diminué les agrémens de sa figure, si elle n'eût pris soin de la relever avec un peu de rouge.
Elle reçut Brue fort civilement, et le remercia de ses présens avec beaucoup de grâce. Il fit successivement sa visite à deux ou trois autres femmes du prince, après quoi, retournant auprès de lui, il y passa le temps jusqu'à l'heure du souper; il fut reconduit alors dans son appartement, où il trouva plusieurs plats de couscous, du sanglet, des fruits et du lait en abondance, qui lui étaient envoyés par les femmes du prince. Quoiqu'il se fût fait préparer à souper par un cuisinier de sa nation, la civilité lui fit goûter de tous les mets africains. Après qu'il eut soupé, le prince vint, s'assit sans cérémonie, mangea quelque chose du dessert, but plusieurs coups de vin et d'eau-de-vie, et se mit à fumer avec lui jusqu'à ce qu'on fût venu l'avertir que tout était prêt pour le folgar ou le bal. L'assemblée était composée de toute la jeunesse du village, qui danse et chante tandis que les plus âgés sont assis sur des nattes autour de celle où se fait le folgar: ils s'y entretiennent agréablement; et cette conversation, dont ils font un de leurs plus grands plaisirs, s'appelle kalder: chacun parle librement. C'est dans ces cercles qu'on remarque, disent les voyageurs, l'étendue surprenante de leur mémoire, et combien ils feraient de progrès dans les sciences, si leurs talens naturels étaient cultivés par l'étude. Je croirais volontiers que cette admiration des voyageurs était un préjugé qui en remplaçait un autre. Ils s'imaginaient d'abord trouver dans les Nègres des animaux stupides, et, tout surpris de voir qu'on peut être noir et avoir de l'intelligence, ils finissaient par estimer trop ce qu'ils avaient trop méprisé: ces Nègres, sans doute, sont susceptibles de culture; mais l'infériorité naturelle de cette race d'hommes paraît démontrée par une longue expérience et par les plus sûrs témoignages.
Le village de Boucar est situé sur une petite éminence, au centre d'une grande plaine. L'air y est fort sain; les maisons ressemblent à toutes celles du pays; elles sont rondes et se terminent en pointes, comme nos glacières de France; les fenêtres en sont fort petites, apparemment pour se garantir des moucherons, qui sont extrêmement incommodes dans tous les pays bas. Le folgar auquel Brue fut invité se tint au milieu du village; il dura deux heures, et ne fut interrompu que par une pluie violente qui força tout le monde de se mettre à couvert.
Le lendemain on vint, de la part du prince, s'informer de la santé du général; cette politesse fut suivie du déjeuner. Le prince, ayant envoyé du couscous et du lait, parut aussitôt lui-même, et se mit à table avec Brue; ensuite ils partirent ensemble, escortés d'environ quarante chevaux. La route se trouva remplie d'une foule de peuple qui s'était rassemblée de tous les lieux voisins pour voir les Européens et pour entendre leur musique. En approchant de Goumel, Brue vit venir à sa rencontre le kamalingo, suivi de vingt cavaliers, qui le complimentèrent au nom du siratik. Ce grand-officier de la couronne portait des hauts-de-chausses fort larges, avec une chemise de coton, dont la forme ressemblait à celle de nos surplis. Autour de la ceinture il avait un large ceinturon de drap écarlate, d'où pendait un cimeterre dont la poignée était garnie d'or. Son chapeau et son habit étaient revêtus de grisgris, et dans sa main il portait une longue zagaie. Le général le reçut avec une décharge de sa mousqueterie. Ils continuèrent leur marche, et traversèrent le village de Goumel pour se rendre au palais du roi, qui en est éloigné d'une demi-lieue.
La demeure de ce prince est composée d'un grand nombre de cabanes, qui sont environnées d'un enclos de roseaux verts entrelacés, défendu par une haie vive d'épines noires si serrée, que le passage en est impossible aux bêtes sauvages. Le roi, informé de l'approche du général, envoya les principaux seigneurs de sa cour au-devant de lui; de sorte qu'en arrivant au palais, son train était d'environ trois cents chevaux. Tout ce cortége descendit à la première porte, excepté le général, le prince Siré et le kamalingo, qui entrèrent à cheval, et qui ne mirent pied à terre qu'à deux pas de la salle d'audience.
Brue trouva le siratik assis sur un lit, avec quelques-unes de ses femmes et de ses filles, qui étaient à terre sur des nattes. Ce prince se leva, fit quelques pas au-devant de lui la tête découverte, lui donna plusieurs fois la main, et le fit asseoir à ses côtés. On appela un interprète; alors Brue déclara qu'il était venu pour renouveler l'alliance qui subsistait depuis un temps immémorial entre le siratik et la compagnie française; il protesta que dans toutes sortes d'occasions la compagnie était prête à l'aider de toutes ses forces. Il insista sur les avantages que les sujets du prince tiraient de cet heureux commerce; et, pour conclusion, il l'assura de ses sentimens particuliers de respect et de zèle. Pendant que l'interprète expliquait ce discours, Brue observa que la satisfaction du siratik s'exprimait sur son visage; il prit plusieurs fois la main du général pour la presser contre sa poitrine. Ses femmes et ses courtisans répétaient avec la même joie: Les Français sont une bonne nation: ils sont nos amis.