Pendant que Brue envoyait reconnaître la rivière de Falémé, qui se jette dans celle de Sénégal, il prit la résolution de visiter les cataractes de Felou. Ces cataractes sont formées par un rocher qui coupe entièrement la rivière, et d'où elle tombe, avec un bruit épouvantable, de la hauteur d'environ quarante brasses. Les montagnes qui préparent cette chute d'eau commencent à une demi-lieue du village de Felou, et rendent le pays presque inaccessible. Le courant même de la rivière au-dessus de la cataracte est interrompu par quantité de rocs qui le rendent dangereux pour les canots, surtout pour ceux des Nègres, qui ne sont pas partout aussi bons matelots que bons nageurs. Brue laissa ses barques deux lieues au-dessous du rocher de Felou, et fit le reste du chemin à pied jusqu'aux cataractes, où se termine le royaume de Galam.

Au nord et au nord-ouest, il est borné par le désert de Sahara, où les Maures habitent, et par quelques villages des Foulas de la dépendance du siratik; à l'est et au nord-est, ses bornes sont le royaume de Casson.

Le titre du roi de Galam est Tonka, qui signifie roi. Les principaux seigneurs du pays, qui sont autant de petits rois, lorsqu'ils ont pu parvenir au gouvernement d'un village, se font nommer Siboyez. Le commun des habitans porte le nom de Saracolez, tiré sans doute du lieu même de leur habitation, parce qu'en langue du pays, colez signifie rivière. Ils sont inquiets et turbulens, capables de détrôner leurs rois sur les moindres prétextes; paresseux d'ailleurs, et si peu portés à s'éloigner de leur pays, que leurs plus longues courses ne vont guère au delà de Djaga, cinq journées au dessus du rocher de Felou, ou au delà de Bambouk, grande contrée au sud, qui mérite des observations particulières dans un article séparé. Ils amènent des esclaves de Djaga, et de Bambouk ils apportent de l'or.

La nation qu'on appelle les Mandingues est originaire de Djaga; mais elle s'est établie dans le pays de Galam, où elle est devenue fort nombreuse, avec assez d'union pour former une espèce de république, qui n'a pas plus de considération pour le roi qu'elle ne juge à propos. Tout le commerce du pays est entre les mains des Mandingues: ils l'étendent dans les royaumes voisins; et, n'étant pas moins ardens pour la religion de Mahomet que pour les richesses, ils font gloire d'être tout à la fois marchands et missionnaires; ils se qualifient tous du nom de marbouts, que les Français ont changé en celui de marabouts, c'est-à-dire religieux et prédicateurs. Si l'on excepte les vices propres aux Nègres, il y a peu de reproches à faire à leur nation: elle est douce, civile, amie des étrangers, fidèle à ses promesses, laborieuse, industrieuse, capable, dit-on, de tous les arts et de toutes les sciences; cependant tout leur savoir consiste à lire, et à écrire l'arabe. On a peine à juger si c'est par inclination qu'ils aiment les étrangers, ou pour les profits qu'ils tirent d'eux par le commerce.

Les habitans naturels du pays de Bambouk, qui se nomment Malincops, ont reçu aussi les Mandingues, et les ont même incorporés avec eux, jusqu'à ne former qu'une même nation, où la religion, les mœurs et les usages des Mandingues ont si absolument prévalu, qu'il n'y reste aucune trace des anciens Malincops.

Mais, outre le pays de Djaga, d'où sont venus les Mandingues de royaume de Galam, on trouve au sud de Bambouk une vaste contrée, ou un royaume qui porte leur nom. Cette région, nommée Mandinga, est extrêmement peuplée, d'autant plus que les femmes y sont d'une rare fécondité, et qu'on n'en tire aucun esclave; on n'y vend du moins que les criminels. La quantité d'habitans s'est quelquefois trouvée si excessive, qu'il s'en est formé des colonies dans diverses parties de l'Afrique, surtout dans le pays où le commerce est en honneur; telle est l'origine des Mandingues de Galam, de Bambouk et de plusieurs autres lieux.

Des cataractes de Felou jusqu'à celles de Govina, la distance est d'environ quarante lieues. Au saut de Felou, la rivière se trouve comme pressée entre deux hautes montagnes, non que le canal n'ait assez de largeur, mais il est rempli de rocs au travers desquels il semble que l'eau se soit ouvert un passage par force en charriant toute la terre qui les environne: elle coule ainsi par cent boyaux fort rapides, dont aucun ne paraît navigable. Au delà de ces détroits, on trouve une belle île sans nom, vis-à-vis le village de Lantou, qui est sur le côté droit de la rivière. La situation de cette île serait fort commode pour un établissement et pour un magasin de marchandises, d'où le commerce pourrait s'étendre sur les deux bords de la rivière, et plus liant jusqu'au-dessous des cataractes de Govina.

Brue avait conçu l'importance de cette découverte pour l'intérêt de la compagnie, et s'était proposé de la faire lui-même avec celle de tout le pays qui est aux environs; mais d'autres affaires l'ayant rappelé, il engagea quelques-uns de ses plus courageux facteurs à tenter une si belle entreprise. Ils se rendirent du fort Saint-Louis au fort de Dramanet, qui avait reçu le nom de Saint-Joseph, sous la conduite de quelques Nègres qui connaissaient le pays. Ensuite, s'étant avancés jusqu'au pied des cataractes de Felou, ils y quittèrent leurs chaloupes. Les bords du Sénégal leur parurent d'une beauté admirable, mais mieux peuplés sur la droite, c'est-à-dire au sud que du côté du nord. Ils furent bien reçus dans tous les lieux du passage, en se faisant des amis par leurs présens. Après avoir suivi à pied le bas de la montagne, ils arrivèrent à Lantou; ils visitèrent l'île dont on a parlé, et s'étant procuré quelques mauvais canots par l'entremise de leurs guides, ils poussèrent leur navigation jusqu'au pied du roc Govina, à quarante lieues de Lantou.

La cataracte de Govina leur parut plus haute que celle de Felou. Comme la rivière y est assez large, elle forme, en tombant avec un bruit horrible, une brume épaisse qui, des différens points d'où elle peut être observée, réfléchit différens arcs-en-ciel. Les aventuriers français, encouragés par le succès de leur route, cherchèrent de quel côté de la rivière ils pouvaient espérer de franchir plus facilement les montagnes qui font la cataracte; mais les Nègres qui leur servaient de guides refusèrent constamment de les accompagner plus loin, sous prétexte qu'ils étaient en guerre avec ces peuples du pays supérieur, et qu'ils n'entendaient pas leur langage. Les facteurs se virent dans la nécessité de retourner au fort Saint-Louis sans avoir exécuté leur dessein.

Quoique ces cataractes rendent le passage de la rivière fort difficile, elles ne mettent point d'obstacle insurmontable au commerce. Les habitans ne manquent ni de bœufs ni de chevaux pour le transport des marchandises: ils ont aussi des chameaux en abondance; de sorte que, si ces régions étaient une fois bien connues, et l'ouverture assurée par de bons établissemens, on pourrait entreprendre un riche commerce avec le royaume de Tombouctou et les pays du même côté.